Une Affaire en Cours ― 7 ―

 

Chloé engagea sa voiture sur l’allée cahoteuse menant à sa nouvelle demeure. Il était plus de neuf heures mais Charles avait insisté, lui disant de ne pas hésiter à passer, même tard.

Après s’être douchée et changée, l’odeur de brûlé s’étant incrustée jusque dans ses cheveux, elle alla toquer chez son voisin. Des arômes divins flottaient dans les airs, ravivant son appétit qu’elle avait cru disparu après le spectacle macabre qu’elle venait de quitter.

— Venez, entrez, dit Charles en ouvrant la porte. Nous avons fini par manger, ne sachant pas si vous alliez être retenue longtemps. Mais nous vous avons gardé une assiette. Anou est retournée dans son atelier, c’est une adepte de la nuit.

— Merci, dit Chloé, soulagée de ne pas avoir à se préparer quelque chose, elle en aurait été parfaitement incapable et aurait fini par ouvrir une boîte piochée au hasard de son maigre placard.

— Vous souhaitez boire quelque chose ? demanda Charles qui installait un set et des couverts sur la table. Un peu de vin ?

— Oh oui, soupira Chloé en se posant, comme soulagée, sur l’une des chaises confortables.

Charles sortit un verre à pied qu’il emplit d’un breuvage foncé. Chloé le porta à ses lèvres et apprécia la première gorgée qui fit monter un peu de rouge à ses joues.

— Et Bruneau ? demanda Charles en se servant lui-même un verre et en s’installant face à Chloé.

— Mort, répondit Chloé. Anéanti. Brûlé. Carbonisé. Sans doute inconscient au moment où le feu s’est déclaré. Tant mieux pour lui. Enfin, je veux dire, tant mieux qu’il ait été inconscient. Vous le connaissiez ?

— Bien sûr, répondit Charles. Il était devenu maire, un peu après mon départ. Il était aussi à la tête de Bruneau Construction, le grand bâtiment juste avant de rentrer dans Saint-Farrot, en venant de Chambrières. Vous êtes sûrement passée devant.

Un silence s’installa pendant lequel tous deux se laissèrent aller pensifs, sous la chaleur diffuse du vin.

— Quelle horrible fin, dit Charles en secouant la tête, cette nouvelle va perturber beaucoup de monde.

— Il vivait apparemment seul.

— Sa femme est morte, il y a quelques années, il ne s’en était jamais remis.

— Nous pensons qu’il a pu noyer son chagrin dans l’alcool, dit Chloé. Il aurait bu jusqu’à l’ivresse, pour oublier. Et il se serait effondré, inconscient, alors que sa cigarette brûlait encore…

Un bip se fit entendre, interrompant leur conversation. Charles se dirigea vers le micro-ondes puis revint, posant une assiette fumante sur la table.

— Tenez, mangez, dit-il, paternaliste. C’est un ragoût de légumes aux épices qu’a fait mijoter Anou. Il n’y a pas de viande. Anou est végétarienne.

— Et vous ? demanda Chloé en approchant le nez du magma coloré qui sentait bon.

— Je m’y fais, dit Charles. Mais j’avoue que je ne dis pas non de temps en temps à une belle entrecôte.

— Ça a l’air délicieux, dit Chloé en se jetant sur son assiette, sous l’œil approbateur de son vis-à-vis.

Celui-ci ressentit soudain comme une tendresse, celle qu’il aurait pu offrir à ses enfants, s’il en avait eu. Cela le stupéfia. Sa vie de flic n’avait pas été de tout repos. Pas vraiment le temps pour des enfants, ni même l’envie à vrai dire avec Cécile, qu’il avait connue bien avant Anou. Ce mariage ne lui avait pas apporté grand-chose, hormis une première année de bonheur vite reléguée sous les tensions dues à ses nombreuses absences. Mais Cécile n’avait pas fait beaucoup non plus pour essayer de consolider leur couple qui s’était étiolé au fil des ans, sans que ni l’un ni l’autre ne tentent de le sauver. Au final, tout s’était terminé sur un papier clôturant dix-huit années de vie commune. L’ironie étant qu’elle avait aussi débuté de la même façon, mais le papier parlait alors d’amour, de fidélité dans les épreuves jusqu’à la mort. Aux yeux de Charles, c’était devenu ça maintenant le mariage. Deux signatures sur un bout de papier. Deux signatures qui n’engageaient que des promesses. Et deux signatures pour conclure que les promesses pouvaient finalement être balayées, par un simple coup de vent.

Et puis, quand bien même aurait-il eu envie d’avoir des enfants ? À quoi cela aurait-il servi ? Ne pas les voir grandir, ne pas être suffisamment présent à leurs côtés, se retrouver constamment ailleurs, perdu dans les horreurs que l’âme humaine sait si bien inventer, cadenassé dans un cocon de paperasseries, d’interrogatoires, de surveillances incessantes, de réunions impromptues, d’appels urgents au beau milieu de la nuit, au moment où les paupières se sont enfin fermées, lourdes d’insomnies, de questions taraudant l’esprit…

Non, tout était comme cela le devait. À présent, Charles ne regrettait rien. Il avait trouvé Anou. C’était sans doute son destin. Anou lui avait ouvert l’âme, et il croyait maintenant aux chemins que la vie tissait devant lui. Aujourd’hui, il se sentait un peu plus en paix avec lui-même. Et maintenant qu’il n’avait plus à courir derrière les hommes, il pouvait arpenter son jardin d’un pas plus tranquille, s’asseoir sur son banc. Il n’était plus obligé de combattre le mal. Ce n’était plus de son ressort. C’était maintenant celui de Chloé. Charles en ressentit comme un pincement de tristesse.

 

 

 

 


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