LA LETTRE

 

 

LA LETTRE

 

Académie des Hautes Études
Inspection d’Académie
Direction Académique des services de l’Éducation Nationale du Premier Degré
10, rue des Protocoles
FILEDROY

à

Madame Le Bertrand
Professeur des Écoles
2456, rue de la Liberté
LASONGERIE


Madame,

Nous nous voyons contraints de vous adresser le présent courrier suite aux nouvelles plaintes reçues de certains parents d’élèves de votre classe.

Comme vous le savez, ce n’est pas la première fois que nous sommes amenés à évaluer les méthodes d’enseignements que vous apportez à nos enfants, encore dans un âge incertain, nous vous le rappelons.

Vous aviez déjà été convoquée pour non-respect du programme scolaire que votre fonction vous engage à honorer à la lettre, toutes démarches personnelles devant être expressément autorisées par nos services, seuls habilités à juger du bon fondement de celles-ci.

Or, nous constatons que, non seulement vous aviez déjà enfreint les règles en prenant des initiatives non conformes à vos instructions, mais que vous avez récidivé engendrant lesdites plaintes susmentionnées et confirmées par le Directeur de votre école, Mr Lequaphart.

Vous avez donc effectué dernièrement un nouveau cours ne rentrant pas dans le programme de l’enseignement primaire.

Après enquête auprès de vos élèves, il semble que vous ayez souhaité aborder, tel un semblant de discours pseudo-philosophique, les thèmes de la curiosité et de la rêverie, assénant à nos chères petites têtes blondes que ces deux « qualités » étaient nécessaires et même indispensables en ce monde.

Pouvez-vous nous dire ce que vient faire cette soi-disant leçon, dans une école primaire qui plus est ?

Nous le savons tous, la rêverie n’a point sa place parmi les personnes sérieuses et désireuses avant tout de trouver un métier convenable permettant une bonne intégration dans la société, ce qui est le but de l’éducation scolaire, ne l’oublions pas. Nous vous le rappelons encore une fois, nous sommes là, avant tout, pour donner l’exemple.

Quant à la curiosité, non, Madame, ce n’est pas une qualité mais un vilain défaut, comme nous l’avons appris de nos parents, grands-parents, arrière-grands-parents et même arrière-arrière-grands-parents (c’est dire.) Non, Madame, ce n’est pas grâce à la curiosité, comme vous l’affirmez, que nos enfants vont ressentir l’envie d’aller vers leurs prochains ou de se sentir « à l’écoute de l’univers » « d’où en découlerait une joie de vivre » selon vos propos à l’imagination décidément débordante. Ce n’est pas en faisant croire à ces enfants de telles sornettes qu’ils vont avancer dans la vie. De toute façon, cela n’a rien à faire dans le cadre d’un enseignement scolaire.

Vos élèves sont sortis de votre dernier cours tout tourneboulés, ne sachant plus où donner de la tête, grimpant au grillage de l’école comme on s’évade d’une prison, ou s’embrassant dans de grandes étreintes affectives. Certains ont même enlacé le Directeur, Mr Lequaphart, en lui jetant des : « je t’aime » (celui-ci ne s’en est pas encore remis), tandis que d’autres ont jeté à la poubelle leur cahier de mathématiques au motif qu’ils savaient compter jusqu’à dix et que c’était bien suffisant pour aimer la vie.

D’autres encore se sont agenouillés par terre, grattant le béton de la cour d’école en affirmant chercher des signes. Après approfondissement, il semblerait qu’ils cherchaient, nous citons vos propos : « des petites fleurs et des touffes d’herbes vertes qui pourraient encore pousser dans les interstices de la civilisation ».

On aurait pu se demander où ils étaient allés chercher tout cela si nous n’avions eu connaissance de vos agissements.

Les parents se sont affolés de récupérer leurs enfants dans une ambiance digne d’un carnaval.

Voyez un peu où nous en sommes.

Nous vous informons donc, par la présente, que vous allez être prochainement convoquée au titre d’une audition devant la commission paritaire disciplinaire, qui statuera sur votre sort.

Nous vous prions d’agréer, Madame, l’expression de nos salutations distinguées.

L’Inspecteur d’Académie chargé du dossier
Mr TAITACLAC

 


Associatif des Parents d’Élèves
de L’École du Chemin
Représentée par Madame François
32, rue des Prés
CHAMPVERT

à

Mr TAITACLAC
Académie des Hautes Études
Inspection d’Académie
Direction académique des services de l’Éducation Nationale
10, rue des Protocoles
FILEDROY

 

Monsieur l’Inspecteur, 

Nous sommes l’association des parents d’élèves de l’École du Chemin.

Nous vous écrivons cette lettre au sujet de son institutrice : Madame Le Bertrand, qui est actuellement dans l’attente d’un entretien, suite à votre convocation.

Monsieur l’Inspecteur, nous demandons votre indulgence.

Madame Le Bertrand est un bon professeur, la meilleure que nous ayons jamais connue. Imaginez, Monsieur l’Inspecteur, nos enfants sont heureux ! Certes, lors du dernier cours de Madame Le Bertrand, des parents ont été un peu déboussolés à la sortie de l’école par l’agitation et l’humeur festive des enfants. Mais cette agitation était joyeuse, Monsieur l’Inspecteur, joyeuse et collective ! C’est sans doute cela qui a perturbé certains parents.

Le mot collectif, Monsieur l’Inspecteur, est de nos jours un mot rare, on a tendance à l’oublier, bientôt il disparaîtra totalement du dictionnaire.

Ce mot est pourtant vital. Et c’est ce mot qu’enseigne Madame Le Bertrand au travers de ses cours, peut-être un peu particuliers, mais toujours empreints de bonté.

Car Madame Le Bertrand fait partie de ces gens qui veulent changer le monde.

Ainsi, elle apprend à nos enfants la vraie base de la vie : l’amour ! L’amour sous toutes ses formes : l’amour de l’autre, l’amour de la nature, l’amour de l’univers, l’amour des choses infimes qui semblent aujourd’hui si dérisoires, et enfin l’amour de soi car si l’on ne s’aime pas, Monsieur l’Inspecteur, comment aimer tout court ?

Imaginez, Monsieur l’Inspecteur, que chaque enfant apprenne et comprenne cela, l’intègre parfaitement à sa vie, cela ne changerait-il pas considérablement les choses ?

Notre demande relève-t-elle de l’impossible ?

Nous tentons nous-mêmes, quand nous le pouvons, d’inculquer cette valeur à nos enfants mais la vie n’est, hélas, pas toujours facile, ni équitable pour tous.

Je me permets de vous citer un exemple, Monsieur l’Inspecteur, pour appuyer notre demande :

La maman du petit Damien a une vie compliquée : Elle élève son fils seule, et travaille dur pour subvenir à leurs besoins. Mais son enfant est d’un naturel très actif, il lui laisse peu de répit. À peine arrivé chez lui, il ne peut s’empêcher de courir et de sauter partout, sans parvenir à obéir aux injonctions de la maman, débordée par l’énergie débordante de son fils. Bien souvent, épuisée, elle finit par le punir, ce qui entraîne des réactions violentes de l’enfant.

Eh bien, figurez-vous, Monsieur l’Inspecteur, que l’autre jour, à la sortie de l’école, il lui a tendu un dessin qu’il avait soigneusement plié, et qui représentait un grand cœur, tout en couleur. Le soir même, après être rentré, il est allé dans sa chambre, a pris un livre et s’est plongé dedans. Puis, après avoir calmement mangé, il a enlacé sa maman en lui disant : « je t’aime ».

La maman du petit Damien nous a raconté cela en pleurant, Monsieur l’Inspecteur, tant l’émotion était encore présente.

Vous le voyez, le bonheur se répercute.

Nous vous supplions de revoir votre position au sujet de Madame Le Bertrand, et espérons du fond du cœur que vous accueillerez favorablement notre demande.

Nous vous prions d’agréer, Monsieur l’Inspecteur, nos sentiments les plus sincères.

Madame François
Représentante de l’Associatif des Parents d’Élèves

 

 

 

 

 

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