
LA FABRIQUE
« Emma,
Je t’écris de la ville où, tu le sais, tout est si différent. Je ne comprends pas tes réticences et pourquoi tu t’obstines encore dans ce petit village, tout au creux d’un bocage, où le vide est absolu.
Moi, je ne pourrais pas. Comment fais-tu ? Quand je pense que tu n’as même pas la télévision ! Écouter le silence à longueur de journée… j’en deviendrais folle ! S’obstiner à rester en tête à tête avec soi-même, mais pourquoi ?
Viens me retrouver ! Je t’assure, tu ne le regretteras pas. Ici, c’est LA vie ! Tout est tellement plus facile. Chez toi, la solitude s’étire et n’en finit pas, quel ennui !
Chez nous, c’est tout le contraire, on vit chaque heure, chaque minute, chaque seconde avec une telle intensité.
Et le travail est facile. Ici, aucun souci. D’ailleurs, on travaille désormais tous pour la même entreprise : LA FABRIQUE
LA FABRIQUE vend du temps et, crois-moi, on en a besoin.
Elle conçoit dans le moindre détail, et crée tout ce qui facilite la vie. Les objets sont devenus nos amis : ils travaillent pour nous. Il suffit simplement de les programmer. Le soir, lorsqu’on rentre, les volets sont déjà fermés, le repas est prêt, bien au chaud, les frigos font les courses tout seuls : calcul des denrées restantes, calcul des denrées manquantes, transfert direct à l’hypermarché, livraison rapide, livraison offerte, sans bouger le moindre petit doigt !
Qu’est-ce que tu dis de ça ? Je parie que tu es verte de jalousie !
D’ailleurs, c’est bien simple, plus LA FABRIQUE produit pour nous épargner du temps, plus on en manque ! C’est dire le besoin… Il va falloir travailler encore plus, produire, encore et encore…
J’attends que tu viennes enfin me voir. Quitte donc ton monde ! De toute façon, bientôt il n’existera plus.
Ludivine
PS: Et achète un ordinateur ! Puisque tu ne peux pas recevoir de
mails, j’ai dû écrire cette lettre à la main… à notre époque ! Le comble,
quand même !! »
« Ma chère Ludivine,
Je suis très heureuse d’avoir eu de tes nouvelles. Mais ne t’inquiète pas trop pour moi, je suis parfaitement heureuse là où je suis.
Contrairement à toi, moi tu vois, je ne possède aucune des commodités qui semblent impératives à ta vie, mais tout va bien, je te rassure.
Tu as tout de même raison sur une chose : là où je vis, les heures sont longues. C’est pourquoi le temps ne manque pas et ne manquera jamais.
Ici, il se dessine au hasard, au détour d’un chemin, à l’arrêt d’une figure connue, et l’on s’assoit tranquillement sur un bout de rocher, et l’on se met à parler…
Parfois, on laisse aussi se faire le silence, peu importe, on est là, simplement, et l’on savoure chaque instant. Le temps déroule ses secondes qu’il égrène harmonieusement. On les écoute battre tout au creux du cœur.
Le temps a des couleurs de verts au printemps et d’or à l’automne.
Le temps chante, c’est la chanson du rossignol, et on l’entend.
Le temps offre ses parfums de terre moussue après l’averse, et de fleurs qui s’ouvrent délicatement au matin.
Peut-être un jour, viendras-tu me rendre visite ? C’est mon vœu le plus cher. Et je t’apprendrai, tu verras.
Je t’embrasse affectueusement.
Emma »

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