La maison, construite en 1895
m’avait-on dit, se tenait comme figée, face à moi. Sa toiture avait été
restaurée avec le temps mais sa façade aux pierres d’origine ou si peu
remplacées, lézardée par endroit, ses volets en bois d’un bleu azur
écaillé semblaient me chuchoter des secrets enfouis depuis longtemps.
L’homme
aux cheveux grisonnants qui m’avait conduite jusqu’ici sortit un
trousseau de clés, en sélectionna une puis la tourna et la retourna dans
la serrure avec insistance. Enfin, avec un regard triomphant, il poussa
la porte et se plaça sur le côté pour me laisser entrer.
Ce
moment, je l’avais attendu avec impatience et pourtant j’hésitai,
immobile sur son seuil qui s’ouvrait telle une gueule béante et noire et
qui semblait à cet instant vouloir m’absorber, ou m’abriter des longs
gémissements du souffle qui emportait mes cheveux, sans que je sache
réellement si les plaintes lugubres étaient émises par le vent ou par
l’âme de la maison.
Les propriétaires n’y habitaient plus depuis
plus de trois ans. Ils avaient préféré rejoindre le continent, plus
rassurant parait-il.
Plusieurs occupants, originaires d’ici ou
d’ailleurs, s’y étaient succédé, sans jamais rester très longtemps.
D’après l’agence immobilière en charge de la vente, tous avaient fini
par renoncer. On m’avait parlé, sans s’étendre, de contraintes
familiales ou professionnelles, ou de vagues raisons d’incompatibilité
ne permettant finalement plus de vivre là.
Il est vrai que
l’endroit, esseulé, situé sur une sorte de no man’s land balayé par tous
les vents, hiver comme été avec encore plus de force du fait de son
exposition particulière, avait de quoi laisser songeur.
Je
m’étais surprise à penser que peu m’importait tant je sentais que cette
maison serait bientôt à moi, qu’il ne pouvait en être autrement.
Lorsque
je l’avais repérée depuis Paris, dans les annonces répertoriant les
biens disponibles dans cette région, elle m’avait tout de suite attirée.
Et le nom de « Ouessant », où elle se situait plus précisément, sonnait
agréablement à mes oreilles, résonnait même au-delà, dans un recoin
inaccessible à toute explication rationnelle.
On m’avait
fortement déconseillé une telle initiative, tenté de me mettre en garde
contre la rudesse du climat l’hiver et puis la solitude des lieux qui ne
manqueraient pas de me faire regretter un tel choix.
Mais était-ce réellement un choix ?
Depuis
toujours me semblait-il, était enfoui en moi, très loin de la raison et
des logiques interprétations, un amas de doutes m’empêchant d’être
tout à fait présente, où que je sois. J’avais envie de tout et de rien à
la fois. Le simple fait de devoir prendre une décision m’avait toujours
paru insurmontable. Je ne savais pas, je ne savais plus si les options
s’ouvrant à moi étaient au fond les bonnes. J’oscillais devant
l’ouverture de possibles qui finalement bien souvent m’échappaient.
Déroutée par ce tumulte intérieur, j’avais fini par m’en remettre
totalement aux hasards de la vie, leur laissant le soin de me conduire,
de préférence du mieux possible et sans trop de heurts.
Cette
fois encore, il me semblait que ce n’était guère différent. Je n’étais à
nouveau qu’un instrument, dont je ne maitrisais pas la portée et je
n’avais fait autre chose que suivre son mouvement.
De toute façon, rien ne me retenait à Paris. Ni ailleurs. Rien ne m’avait jamais retenue nulle part.
A
trente-neuf ans tout justes passés, je vivais seule. J’avais bien eu
quelques aventures, sans grande passion pour ma part, qui s’étaient
toutes terminées par des fiascos. J’en portais certainement la
responsabilité ; au fond, j’étais peut-être trop exigeante (ou pas
assez) et puis qu’attendais-je vraiment de l’amour ? Qu’il m’emporte ou
me révèle à moi-même ? Non, l’amour véritable, celui qui s’écrivait avec
un grand A, n’existait pas. Ou alors, je n’étais tout simplement pas
faite pour la vie à deux.
Côté travail, j’avais déjà accumulé un
nombre impressionnant de postes dans lesquels je n’étais jamais restée
très longtemps, ne m’y sentant pas non plus à ma place. Et puis
d’ailleurs, dans le dernier en date,
j’arrivais au bout de mon envie de m’y accrocher. Il était temps pour moi de passer à autre chose.
Au-delà
de toutes ces tentatives qui avortaient d’elles-mêmes, ce qui
exaspérait, ce qui désespérait surtout mes proches pourtant habitués à
mon caractère indécis était de constater que je ne ressentais absolument
aucun besoin de comprendre le pourquoi de tous ces échecs à répétition.
On me demandait parfois (on se le demandait à soi surtout) où tout
cela me mènerait.
Avec le recul, je dirais qu’au fond, inéluctablement, j’allais là où je devais être.
L’agence
immobilière contactée par téléphone m’avait vanté la beauté de l’île et
le charme de la maison. Je m’étais laissée gagner par leur
enthousiasme. Conquise et étrangement portée par l’idée d’aller voir
outre-terre, de traverser la mer d’Iroise dont le nom seul m’évoquait
des promesses, je m’étais penchée sur les aspects pratiques.
Je
n’aurais aucun mal à vendre la maison dans laquelle je vivais et dont,
fille unique, j’avais hérité à la mort de ma mère, survenue deux ans à
peine après celle de mon père. Ma chambre était restée telle qu’elle
était à mon adolescence. Je m’étais soudain revue, plongée dans les
longues rêveries où j’aimais alors me laisser aller. Jusqu’au moment où,
sous l’appel insistant de ma mère me demandant pour la énième fois de
venir manger, de penser à faire mes devoirs, ou de me dépêcher de me
préparer pour aller au lycée, il me fallait à contrecœur revenir dans la
réalité si vide de certitudes qui m’auraient réconciliée à la vie.
« Lorène… ! » l’entendais-je régulièrement crier du fin fond de la
maison.
Lorène. Même ce prénom, j’avais du mal à m’y faire. Je ne m’y retrouvais pas, pas complètement.
Je
réalisais qu’aucune tristesse ne m’habitait à l’idée de quitter ce lieu
qui m’avait pourtant choyée depuis ma naissance. Un peu de nostalgie
peut-être. Et encore. Avec un fond de culpabilité, je constatais une
fois de plus que je n’avais pas réussi à m’attacher à cette vie-là.
Située
dans les quartiers chics de Paris, j’étais en tout cas assurée d’en
tirer bien plus que le prix de la maison d’Ouessant. Cela me permettrait
de profiter d’une nouvelle liberté tout en continuant de faire
confiance au hasard, décidément mon seul et véritable compagnon de
route.
Autour de moi, on s’inquiétait, on s’étonnait beaucoup de
me voir soudain aussi tenace sur un tel projet. Aussi, la visite sur
l’île approchant à grands pas, dès que l’occasion se présentait, ma
famille proche, les quelques amis gardés de mes années de lycée que je
voyais de temps à autre, qui calmaient un moment mes doutes, un moment
seulement avant que je ne retombe dans ce vague à l’âme qui voilait ma
vie, tentaient de me ramener à la raison, me pressaient de questions sur
ce départ insensé qui assurément, je le lisais dans leurs yeux, je
l’entendais dans leurs voix, serait la plus grosse erreur de ma vie.
Mais
tout ceci, ma maison actuelle, mon travail, les craintes et les
conseils ne me semblaient pas importants. Ce qui l’était beaucoup plus,
en revanche, était cette curieuse, impérieuse et inexplicable nécessité
d’aller là-bas.
Depuis que j’avais vu les photos de la maison,
pour une raison totalement obscure, j’avais un besoin absurde et
imminent de bords de mer, d’étendues de sable soulevé par les vents, de
parfums puissants et salés, d’embruns furieux et, au milieu de tout ça,
de longs cris de goélands.
Personne ne croyait une seconde en
ces besoins-là. On préférait mettre en avant tout ce que j’avais alors,
et que je n’aurais plus.
*
La maison était posée sur une parcelle
de terrain isolée au nord-ouest de l’île. Comme je l’avais entraperçu
sur les photos de l’annonce, la façade donnait sur un jardin clôturé.
Celui-ci était fermé par un portail en fer, qui grinça quand on
l’ouvrit. Au-delà, sur une lande dénudée d’arbres se déroulait,
entrecoupé de roches, un tapis moussu, fleuri d’ajoncs, de giroflées
bleues, bientôt aussi d’agapanthes et de bruyères m’avait assuré l’agent
immobilier. La façade ouest offrait une vue extraordinaire sur la mer
qui s’agitait furieusement à quelques mètres à peine, pour se fondre
tout au loin dans l’étendue grisâtre du ciel.
Sous le regard
intrigué de l’homme planté à mes côtés alors que, toujours sur le seuil
de la maison, je remontais en pensée tout le déroulement qui m’avait
conduite jusqu’ici, je me décidai enfin à faire les quelques pas qui me
séparait de la demeure et entrai.
La lumière faible du dehors
parvenait à peine à se faufiler au travers des fenêtres. Nos pas
résonnèrent sur les dalles de pierre brute, réveillant des échos depuis
longtemps endormis. Les portes émirent en s’ouvrant un interminable
grincement, elles semblaient, elles aussi, s’éveiller d’une longue
torpeur. Tous ces bruits insufflèrent en moi un étrange sentiment. Je
détaillai le plafond, traversé de poutres de chêne, et la grande
cheminée, qui apportaient un charme certain à l’ensemble. Quelques
marches de bois montaient pour conduire à l’étage supérieur ; là-haut,
se trouvaient selon l’annonce deux chambres et une salle de bains. Dans
la cuisine dans laquelle nous pénétrâmes, trônait une table lourde en
bois massif laissée par les propriétaires, tout comme, vestige muet, une
panoplie de casseroles en cuivre suspendues au mur.
Sans l’avoir
imaginée jusqu’à cet instant, la maison était exactement telle que je
la souhaitais. C’était une bâtisse solide, rugueuse, conforme à
l’architecture des maisons construites sur cette île.
La seule
particularité était le piano. Un piano droit. Couvert d’un épais voile
de poussière, il s’appuyait tout au fond de la pièce principale, contre
le mur de l’escalier.
L’homme qui me guidait dans la visite suivit mon regard.
−
Le piano fait partie de la maison, dit-il, vous pourrez le garder ou
bien le vendre, cela ne pose aucun problème. Dans le grenier, il y a
tout un tas de bric-à-brac, des objets, quelques meubles aussi. Ça fait
un bail que c’est là-dedans. En tout cas, ça l’était déjà quand l’agence
s’est installée sur l’île il y a maintenant plus de trente ans, c’est
vous dire. Je le sais parce que c’est moi qui ai toujours été en charge
de la vente de cette maison. D’ailleurs, c’est curieux, à chaque fois
les acheteurs sont intéressés pour les garder et à chaque départ, rien
ne semble avoir été dérangé. Du coup, on a pris l’habitude de les
laisser. Si ça peut servir. L’ancien revient à la mode actuellement. Le
vintage, comme on dit. Mais nous pouvons faire le nécessaire pour tout
vider avant votre installation. Il faudra nous le confirmer. Ça vaut
aussi pour le piano.
*
Je pris possession de la maison fin
septembre. Le temps de faire les papiers, de signer les actes, de me
débarrasser de ma vie d’avant, le printemps et l’été en avaient profité
pour filer, laissant place aux premiers jours d’un automne nuageux.
Les
premières semaines, plongée dans les travaux de rafraichissement des
sols, des murs et des plafonds et par la remise en état des objets et
meubles du grenier que j’avais décidé de conserver, cela m’éviterait le
déménagement fastidieux d’une bonne partie de ceux de mon appartement
que j’avais fait porter dans un garde-meuble en attendant de décider de
leur sort, je me coulai chaque nuit dans un sommeil épuisé.
Puis
tout fut enfin terminé et je pus contempler, satisfaite, l’intérieur de
ma nouvelle maison. Il me semblait lui avoir redonné vie. Le grenier
s’était révélé une mine de trouvailles. Curieusement en effet, comme
l’avait souligné l’agent immobilier, personne ne s’y était visiblement
intéressé. Je m’en étais félicitée tout en fourrageant avec bonheur dans
les caisses fermées et empilées dans les recoins poussiéreux. J’avais
ainsi trouvé, entassés pêle-mêle, une lampe à huile en cuivre, deux
bougeoirs à anse en laiton, un joli porte-manteau en fer et bois, une
horloge murale, un grand miroir entouré de frises sculptées du plus bel
effet, des peintures d’artistes inconnus ainsi qu’un service, incomplet
et quelque peu ébréché mais non dénué d’intérêt, de vaisselles de
porcelaine. Une malle renfermait en outre de magnifiques objets marins :
une longue vue, ce qui s’apparentait à un sextant, une grosse boussole
et divers accessoires que je ne connaissais pas. Et, tapi tout au fond
de la malle, entouré comme une relique d’un morceau de tissu, il y avait
également un vieux manuel de solfège aux pages jaunies, écornées,
effritées pour la plupart. Sur la couverture, presque effacée, une année
: 1935. Je m’étais étonnée de cette dernière trouvaille. Cela
voulait-il dire que ces objets étaient là depuis tout ce temps, que
personne à part moi n’était venu fouiller dans ce grenier ? J’en doutai.
Cela m’avait néanmoins troublée.
Je m’étais attelée à briquer et
à restaurer le tout avec une joie sereine à l’idée d’utiliser ces
objets imprégnés de passé. J’avais mis aussi la main sur des objets plus
volumineux qu’il m’avait fallu rafraîchir : un guéridon, une commode à
tiroirs, les panneaux démontés d’un lit et d’une armoire ainsi qu’une
table, des chaises, deux larges fauteuils au revêtement fané que j’avais
changé en trouvant, par miracle sur internet, un tissu aux motifs
presque similaires. J’avais disposé le tout à l’intérieur de la maison,
tentant de trouver l’emplacement idéal, déplaçant puis replaçant les
meubles, les objets, jusqu’à ce qu’une certitude venue de nulle part me
fasse stopper le mouvement. Ici. C’était ici et pas ailleurs.
J’avais
donc terminé mon emménagement dans un sentiment de profonde
satisfaction. Au final, il me semblait que tout était parfaitement
disposé et qu’il ne pouvait en être autrement.
Il me fallait à
présent baptiser ma maison. Un nom me vint aussitôt à l’esprit.
L’Agapanthe. La maison s’appellerait l’Agapanthe, au regard de ces
jolies fleurs qui couvraient la lande tout autour et dont j’avais pu
admirer les grands tapis bleutés lors des allers-retours effectués
durant les beaux jours. Je ferai graver ce nom sur une plaque de faïence
que je fixerai au-dessus de la porte d’entrée à la place de l’ancienne,
devenue illisible avec le temps. Pour fêter ça, j’ouvris une bouteille
puis, le verre à la main, balayai la pièce du regard, pas loin de me
sentir comblée.
Presque.
C’est la nuit suivante qu’un
bruit étrange se faufila dans mon sommeil, me sortant à peine de ma
torpeur. Le son, cristallin, ressemblait à des notes de musique.
J’entrouvris
les yeux, à la frontière du sommeil et de l’éveil, là où flottent
parfois les rêves qui semblent si réels. Dans cet état à demi
conscient, j’entendis quelqu’un jouer un air très doux. Mon esprit
embrumé suivit son lent déroulement. Puis la musique se tut. Quelques
secondes après, je me rendormis.
Le lendemain matin, après le
petit déjeuner, je décidai d’aller me promener le long de la mer. Je
n’en avais pas vraiment eu le temps depuis mon arrivée, m’étant
focalisée sur les travaux de rénovation et d’agencement de la maison,
repoussant à plus tard la découverte de l’île. Au travers des vitres de
la fenêtre, le ciel était gris avec cependant çà et là des petites
plages de bleu. J’hésitai un moment. Les nuages galopaient plutôt vite
dans le ciel et ne faisaient probablement que passer. D’ici une heure,
le ciel serait à coup sûr dégagé.
Je sortis donc, confiante, et pris le petit sentier sinueux qui menait à la côte et la longeait.
Au
bout de quinze minutes d’une marche enthousiaste, le ciel tomba d’un
coup. Le vent se mit à siffler, puis à pousser des hurlements sinistres,
pliant sous la brusquerie de ses rafales les bouquets touffus d’herbes
agrippés aux dunes de sable dont les minuscules grains vinrent gifler
mon visage. Les nuages sombres défilaient à n’en plus finir dans un ciel
à portée de main. Les vagues furibondes semblaient jeter leur
désespérance sur les rochers, éclaboussant furieusement le sentier que
j’avais emprunté. Les cheveux plaqués sur mon visage par les embruns
féroces, je dus me rendre à l’évidence et fis demi-tour pour finir ma
promenade au pas de course, la tempête ayant décidé de s’acharner avec
encore plus de virulence.
Après avoir vérifié que les volets
étaient solidement arrimés aux murs, je me calfeutrai à l’intérieur de
la maison. Les interrupteurs ne répondirent pas. Il n’y avait plus de
courant. La foudre avait dû tomber sur un plot ou s’était abattue sur
des fils électriques, probablement qu’il me faudrait attendre un bon
moment avant que tout ne rentre dans l’ordre.
Heureusement,
j’avais quelques bougies rapportées dans mes bagages parisiens. J’en
fixai dans les deux bougeoirs en laiton, en déposai un sur le haut du
piano, l’autre sur la table, allumai également la mèche de la vieille
lampe à huile. Puis, n’ayant d’autres choix que d’attendre l’accalmie,
je mis une bouilloire sur le feu pour me préparer une infusion. Je
prendrai un livre ou j’écouterai les rugissements du vent tout autour de
la maison. C’était ma première expérience en ce domaine. L’idée me
traversa que j’aurais dû ressentir de la peur à me retrouver ainsi dans
une maison isolée, posée sur une terre en plein milieu d’un océan
déchainé mais, curieusement, je me sentais comme protégée. Je
frissonnai, certes, mais ce n’était pas de peur.
A l’extérieur,
le vent allait toujours aussi fort. Il secouait les volets qui
tremblaient contre les murs. Mes pas incertains me menèrent vers la
commode, là où j’avais rangé le manuel de partitions trouvé dans le
grenier. Pensive, je le sortis pour ensuite m’installer confortablement
dans un des fauteuils récupérés du grenier. Ma main, songeuse, caressa
un moment la couverture cartonnée avant de la soulever, et de tourner
lentement les feuillets couverts de notes de musique, tandis que la
symphonie furieuse du dehors jouait de plus belle sa propre partition.
Le
soir même, le rêve fit à nouveau son apparition. Il s’insinua, avec la
même tonalité que la nuit précédente pour disparaître au moment où mon
esprit commençait à sortir de sa torpeur.
Au petit matin, je
décidai d’aller faire un tour à la bibliothèque. C’était certainement le
meilleur endroit qui m’aiderait à mieux connaître l’île. Il devait
forcément y avoir des ouvrages sur la question. Et puis, peut-être y
trouverais-je aussi, pourquoi pas, quelques anecdotes sur les
habitations, la mienne par exemple.
La bibliothèque était
minuscule, deux uniques pièces, dont l’une consacrée à la catégorie
jeunesse. Certes, nous n’étions pas à Paris, je ne m’attendais pas à
quelque chose de spacieux, mais cela me désorienta pourtant quelque peu.
Une personne s’y trouvait qui me salua lorsque j’entrai, et qui se mit à
rire à la vue de ma mine déconfite. Elle se présenta comme étant la
responsable du lieu. Nous fîmes à vrai dire vite connaissance. La
cinquantaine vive et pimpante, Sandra travaillait ici depuis plus de
vingt ans. Passionnée de mots et d’histoires en tous genres, elle
m’avoua avoir eu l’opportunité d’aller travailler dans des endroits plus
grands sur le continent mais jamais elle n’avait accepté de partir.
Elle tenait trop à son île. Sandra était si spontanée, si chaleureuse
que je n’eus aucune peine à me laisser aller. Je me sentais bien ici. La
pièce dédiée aux livres jeunesse, dont l’un des murs était percé d’un
grand hublot, me faisait penser à une chambre d’enfant, douce et
confortable, invitant à s’évader hors du temps.
Comme il n’y
avait personne d’autre, nous nous mîmes à bavarder. La conversation
porta vite sur la maison que je venais d’acquérir.
− Elle a une
histoire douloureuse, cette maison, m’apprit Sandra. C’est ma grand-mère
qui me l’a racontée. Bien qu’elle fût jeune quand cela s’est passé,
elle en a gardé, jusqu’à sa mort, un souvenir précis. La maison doit
résonner encore de la tragédie qui s’y est déroulée et c’est sûrement
pour ça que personne n’y est jamais resté plus de quelques mois, à part
les derniers propriétaires, qui n’y vivent plus d’ailleurs. Il doit y
avoir comme une malédiction là-dedans… Oups ! dit soudain Sandra portant
une main confuse devant sa bouche. Je parle trop, je crois. Vous venez
tout juste d’y emménager. J’espère que je ne vous ai pas effrayée. Vous
savez, continua-t-elle avec un petit rire léger, sans doute pour adoucir
l’aspect sombre de ses mots, les histoires circulent, et les gens sont
trop superstitieux.
− Ne vous inquiétez pas, lui assurai-je, moi je
ne le suis absolument pas. Et je suis vraiment intéressée de connaître
cette histoire.
J’appris ainsi l’existence d’Eléonore. Ce devait être dans les années 1930, Sandra ne se souvenait plus très bien.
−
Eléonore avait une dizaine d’années quand sa mère est morte. Un
tragique accident. Son père ne s’est jamais remarié, se consacrant au
bonheur de sa fille. Hélas, son désir a vite tourné à la possessivité.
Surtout qu’Eléonore devenait de plus en plus belle en grandissant. Des
yeux bruns, de longs cheveux noirs, une silhouette à faire pâlir d’envie
toutes les femmes de l’île… Tu penses, les hommes la convoitaient du
regard mais avec le père jamais très loin, impossible d’oser même
espérer quoi que ce soit. Eléonore s’est donc vite retrouvée isolée. Son
père était, parait-il, devenu intraitable avec le temps. La vie de sa
fille était entre ses mains et il comptait bien la modeler à sa façon.
D’après ma grand-mère, les rares fois où l’on croisait Eléonore se
promenant sur la lande, elle vous souriait doucement mais jamais de ses
lèvres ne passait le moindre mot. Elle s’était, à mon avis, complètement
coupée d’elle-même. Quelle tristesse il devait y avoir dans cette
maison.
Sandra s’arrêta un instant, comme à l’écoute d’une pensée qui venait de la traverser, puis elle releva soudain la tête.
−
L’Agapanthe ! C’est son nom ! C’est drôle, je viens de m’en souvenir !
s’exclama-t-elle sans remarquer le regard perplexe que je venais de
poser sur elle. En tout cas ce qui est sûr, c’est qu’Eléonore adorait la
musique. Elle jouait divinement du piano. La seule distraction que son
père lui avait autorisée. Ça le déculpabilisait sans doute et puis ça
devait le rassurer de la savoir cloîtrée à l’intérieur de la maison. Il
avait accepté qu’elle y donne quelques cours, mais aux enfants de l’île
uniquement. Une bouffée d’air sans doute pour Eléonore de pouvoir
côtoyer un peu de vie.
Sandra se tut, son regard semblait tourné
vers celle qui lui avait raconté, plusieurs fois peut-être, la triste
vie d’Eléonore : sa grand-mère. Je m’imaginai entendre sa voix avec en
musique de fond les rafales d’un vent puissant.
− Un jour, reprit
Sandra, un étranger est arrivé du continent. Il était venu pour aider à
la construction du phare Nividic. On devait manquer de bras à l’époque.
La plupart des hommes étaient sur les mers, il fallait bien que le
travail se fasse. Tu connais ce phare ? demanda Sandra. A ce stade,
nous en étions déjà au tutoiement.
Comme je secouais la tête,
Sandra m’expliqua qu’il s’agissait de celui qui se trouvait tout à
l’ouest de l’île, à la pointe de Pern.
− On ira ensemble, si tu
veux, proposa-t-elle, je te raconterai son histoire. Toujours est-il,
poursuivit-elle, on ne sait comment, l’étranger rencontra Eléonore et…
eh bien, ils tombèrent éperdument amoureux l’un de l’autre. J’ai
beaucoup rêvé à cette histoire quand j’étais jeune, c’était tellement
romantique.
Sandra s’arrêta un moment, perdue dans son souvenir, puis soudain elle s’anima.
−
Selon ma version à moi, il se promenait sur la côte, et puis il entend
une musique. Il tourne la tête de tous les côtés (tout en parlant,
Sandra s’était mise à mimer théâtralement l’intrigue et je ne pus
m’empêcher de rire). Il voit une maison d’où semble s’échapper la
mélodie. Il s’en approche, ce jour-là le père d’Eléonore devait être
absent. Il entre, aperçoit Eléonore, elle est assise et joue du piano.
Alors, sentant une présence, elle tourne la tête, leurs yeux se
rencontrent et, boum ! Le coup de foudre ! Est-ce que ce n’est pas
exaltant !? s’exclama Sandra le regard brillant de retrouver ses rêves
d’adolescente. Mais bon, tu devines la suite.
Oui, je
l’imaginais parfaitement. Le père d’Eléonore avait mis un terme
définitif à cette relation, impossible pour lui à envisager.
−
Son père était notable et il avait le bras long. L’ « intrus » (Sandra
avait mimé des guillemets) est définitivement reparti. Quelques semaines
plus tard, Eléonore se donnait la mort, Son père est devenu fou de
douleur, il a d’ailleurs fini par le devenir complètement. La maison a
été vendue quelques mois après sa mort. L’acquéreur a trouvé une
partition, cachée dans le piano, écrite de la main même d’Eléonore.
Partition qu’il a lui-même joué un jour devant les habitants de l’île.
Elle était, aux dires de ma grand-mère, d’une telle douceur, d’une telle
tristesse qu’elle n’avait pu être écrite qu’après le départ forcé du
grand amour d’Eléonore. Une lettre d’adieu, en somme. Hélas, la
partition a été emportée par son propriétaire lorsqu’il a quitté les
lieux. Quel dommage, conclut Sandra, j’aurais tellement aimé l’écouter.
En tout cas, depuis, cette histoire s’est propagée un peu à la façon
d’une légende car, aux dires de certains, par temps de brume, on voit
parfois la silhouette d’Eléonore flotter le long des récifs. Mais je te
rassure ! affirma-t-elle aussitôt en balayant l’espace d’une main, à
présent, tout ça, ce n’est plus que du folklore. Les anciens ici aiment
bien jouer avec devant les touristes. Ça attise leur curiosité.
D’ailleurs, ne t’étonne pas trop de voir parfois des gens passer devant
ta maison. Certains se plaisent à imaginer l’histoire au plus près de
l’endroit.
Je me retins de lui dire qu’il me semblait avoir
entendu chez moi la nuit dernière le son d’un piano. Mais sans doute
commençais-je à m’imprégner un peu trop du drame vécu par cette
Eléonore. Je n’étais de toute façon pas portée sur les événements
étranges, aussi je m’abstins. Pour moi, tout phénomène avait une
explication rationnelle. Et en l’occurrence, elle était simple. J’avais
rêvé.
Nous passâmes ainsi l’après-midi, dans une grande complicité, évoquant nos vies respectives et la promesse de nous revoir.
La
nuit suivante, au son léger de la musique venue à nouveau s’infiltrer
dans mes rêves, je me réveillai cette fois tout à fait pour constater,
étonnée, que les notes semblaient provenir d’ailleurs. Elles semblaient traverser les murs.
Intriguée,
je repoussai les couvertures et me levai. Malgré le radiateur, la
pièce était glaciale. J’attrapai un châle, ouvris la porte de la chambre
qui grinça légèrement. Les marches gémirent sous mes pas lorsque je
descendis l’escalier.
Parvenue en bas, la musique s’était tue.
Seul le silence, lourd, m’accueillit, il me sembla entendre derrière son
épaisseur des chuchotements.
Je me secouai et parcourus des yeux
la pièce. Il y faisait encore plus froid que dans la chambre. L’âtre de
la cheminée exhalait des relents de fumée, bien que le feu fût éteint
depuis longtemps. Resserrant le châle autour de mes épaules, j’eus
soudain la sensation de quelque chose d’anormal. A l’instant même, je
réalisai que la flamme de la bougie, que j’avais posée sur le piano le
soir où le courant avait sauté, vacillait, projetant des ombres sur les
murs silencieux.
Je n’étais pourtant pas du genre à oublier
d’éteindre du feu avant d’aller me coucher. D’ailleurs, en y
réfléchissant bien, je n’avais pas le souvenir d’avoir allumée cette
bougie la veille, mais l’avant-veille, le courant étant revenu dès le
lendemain matin de la tempête. Une sensation de flottement me prit en
essayant de me rappeler. Sans succès.
Intriguée, j’allai
m’asseoir sur le large tabouret, figé devant le piano. Lorsque, après
l’avoir dépoussiéré, j’avais voulu l’encaustiquer, j’étais tombée sur
une plaque indiquant un nom : Erard et une date : 1931. Je l’avais fait
expertiser par un professionnel de la musique. Celui-ci l’avait inspecté
sous tous les angles. Au final, d’après lui, le piano pouvait être à
peu près restauré, ce qui était déjà pas mal semblait-il, compte tenu de
sa date et des longs mois durant lesquels il avait dû être exposé au
froid et à l’humidité. Par contre, il ne fallait pas non plus s’attendre
à un son parfait. Mais peut-être cela valait-il le coup d’essayer. Je
lui avais donné mon feu vert.
Dans le silence impénétrable et la
lueur tremblotante de la flamme, je soulevai doucement l’abattant
protégeant les touches d’ivoire noires et blanches sur lesquels mes
doigts glissèrent, dans un son de notes dissonantes. La conversation de
l’après-midi avec Sandra me revint. Un frisson me parcourut. Pourtant,
une seule pensée retint véritablement mon attention.
Il fallait que j’apprenne à jouer du piano. Cela devint, à cet instant, une évidence.
*
Je passai mon premier hiver sur la
terre d’Ouessant. La saison tint ses promesses. Vents furieux, vagues
dévoreuses, pluies cinglantes. Il ne restait plus grand monde sur
l’île, beaucoup s’en étaient retournés sur le continent, notamment les
commerçants qui fermaient boutique durant la saison creuse. Ils
reviendraient au printemps, juste avant les premiers touristes.
Pas
une seule fois, je n’avais regretté d’avoir acheté la maison. Je m’y
sentais chez moi comme jamais jusqu’à présent. Je passais de longues
heures devant le feu crépitant de la cheminée, tournant les pages des
livres que je lisais paisiblement, derrière les fourneaux où je
mitonnais les recettes locales que Sandra m’avait fait
découvrir. Passionnée de littérature, elle l’était tout autant de
cuisine. Elle avait fini par me transmettre le virus, moi qui me
contentais, dans ce que je considérais maintenant comme mon ancienne
vie, de surgelés et de plats tout prêts. Désormais, je maîtrisais avec
fierté la fabrication du fars pod, que j’enrubannais avec dextérité dans
un torchon, que je mettais à cuire dans une marmite où mijotait un
pot-au-feu. Je me délectais de crustacés, me préparais des tisanes à
base d’algues, Sandra m’avait appris à repérer les comestibles. Je les
ramassais lors de mes promenades le long de l’océan, là où c’était
possible, lorsque qu’il se reposait au loin, offrant ses rocs et ses
flancs de sable humide aux habitués qui venaient marcher, ou pêcher, et
que je croisais régulièrement.
Et puis, je m’étais mise au piano.
La musique perçue le lendemain de mon installation était revenue, avec
régularité, dans mes rêves. Elle flottait en permanence en moi. Plus le
temps passait, plus j’avais cette impression de l’avoir déjà entendue,
quelque part. Ailleurs. Avant. Bien avant de venir ici. J’avais effectué
de nombreuses recherches, écouté tout un tas de morceaux de classiques,
connus ou moins connus mais aucun ne ressemblait, de près ou de loin à
celui qui se jouait la nuit à mes oreilles.
Le printemps fit
son apparition. L’air devint un peu plus doux sous les rafales de vent
qui étaient, elles, toujours très puissantes. Mais je ne les craignais
plus, j’avais appris à les aimer, réalisant combien elles me faisaient
me sentir vivante lors de mes promenades le long de l’océan
Puis,
mon jardin commença à prendre forme. Les graines et bulbes semées ou
plantés quelques semaines auparavant grandissant doucement mais
surement, certaines fleurs ouvrirent leurs pétales dans un festival de
couleurs.
L’été s’annonçait.
Cela faisait maintenant plus de dix mois que je vivais ici.
Grâce
aux leçons que j’avais prises, je me débrouillais plutôt bien au piano,
me découvrant même un talent étonnant. Chaque jour, je ne pouvais
m’empêcher de m’asseoir devant son beau corps massif de bois pour y
jouer quelques notes, parfois des morceaux plus longs. Je tentais aussi,
hélas sans succès, de retrouver de mémoire l’air qui visitait mes rêves
et dont je n’avais toujours pas découvert la provenance.
Ce
matin-là, le ciel était d’un bleu limpide. Chose rare, le vent s’était
considérablement calmé. J’ouvris en grand la fenêtre et la porte pour
profiter de la douceur du dehors, m’installai sur le large tabouret et
soulevai l’abattant. Je mis un long moment avant de me décider. Du
dehors, me parvint le joyeux gazouillement des oiseaux.
Il me sembla y entendre une promesse d’éternité.
Mes
doigts effleurèrent les touches. Mes yeux se fermèrent d’eux-mêmes,
puis, sans comprendre véritablement quelle magie opéra, LA musique
s’éleva. Je sus que c’était elle. Celle que j’entendais dans mes rêves.
Les notes s’envolèrent, s’éparpillèrent dans toute la maison jusqu’à,
peu à peu, s’évanouir. Et le silence résonna de toutes ces notes
cristallines qui m’avaient accompagnée la nuit, depuis le jour où je
m’étais installée à l’Agapanthe, et que je venais de reproduire.
Je sentis alors une présence dans mon dos. Je me retournai, quelqu’un se tenait sur le seuil de la porte.
L’homme
s’excusa, déclara avoir entendu une musique qu’il pensait connaître. Il
ne savait pas pourquoi il était entré, sans y avoir été invité. Confus,
il s’excusa à nouveau. Ses yeux étaient aussi noirs que les profondeurs
secrètes d’un lac mais, tout au fond, dansait pourtant une lumière.
A
l’instant où je me levai, tout s’emboîta soudainement, parfaitement,
comme un caléidoscope dont l’image se révèle dès lors que toutes les
pièces sont correctement assemblées. J’eus la nette sensation d’avoir
déjà vécu ce moment. Quelque part, je ne savais où. Et peu m’importait.
Car je compris que ma vie se scellait ici, à tout jamais.

cette longue et belle histoire LE PIANO lu ce dimanche accompagné d'un ciel bleu sans nuage me fait encore réver , merci à ISABELLE , amie et voisine pour ce bon moment.
RépondreSupprimerMerci Christiane, heureuse que cette histoire t'ait plu
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