ET MAINTENANT
– 1 –
« Et maintenant, tu fais quoi ? »
Le type me fixe de son œil torve et
immobile. Il me dévisage froidement et moi je grimace, ma chemise que
j’ai ôtée, rougie, compressée sur mon flanc douloureux.
D’un
corps à corps rude, brutal, auquel je ne m’attendais pas, le salaud,
profitant que je tentais de le déstabiliser, a réussi à subtiliser mon
arme, m’a repoussé d’un grand coup de pied dans les parties intimes et,
pendant que je suffoquais, la douleur remontant en flèche jusqu’à mes
poumons, il a tendu le bras vers moi. Bang ! Je me suis effondré sous la
brûlure fulgurante. Mais j’étais toujours en vie. J’ai réussi à me
redresser, la hargne encore plus féroce, à bondir en avant et à le
percuter de plein fouet avant qu’il ne tire une deuxième fois, une fois
de trop. Coup violent de ma tête dans son estomac, me sonnant par la
même occasion. Sous l’impact, le type a lâché l’arme qui a atterri pile
entre nous deux. Durant de longues secondes, pendant que je tentais de
reprendre mes esprits, le visage du type est devenu cramoisi, il ne
pouvait plus respirer, j’ai cru qu’il allait s’étouffer. Avec un peu de
chance, peut-être… Mais non, sous des dehors frêles, le type était
finalement robuste. A moins que la peur de crever là comme un chien ne
l’ait brusquement remis à flot. Il m’a jeté un regard de haine rentrée
depuis des années. Nos yeux se sont alors portés dans un même réflexe
vers mon Sig Sauer à terre, puis se sont à nouveau croisés, une fraction
de seconde, avant que chacun, comme dans un duo parfaitement
synchronisé, se jette en avant pour tenter de s’en saisir. Le salaud
manquait d’entrainement, j’ai été plus rapide que lui. Tandis que son
corps s’affaissait contre le mien, j’en ai profité pour lui asséner un
coup vigoureux sur le dessus du crâne avec la crosse. J’ai entendu un
craquement et le type s’est évanoui.
Il est maintenant à terre,
face à moi, menotté aux canalisations de l’entrepôt désaffecté. Et me
regarde. Le hic, c’est que je suis moi aussi à terre. J’ai perdu
beaucoup de sang.
« Alors maintenant, je fais quoi… »
Je
pars avec le fric ? Je pourrais recommencer ma vie. Ou la commencer
vraiment. Peut-être. Tout oublier. J’emmènerai Marielle, malgré tout je
l’aime toujours, et nous partirons loin de tout çà. Moi, j’oublierai
qu’elle était redevenue pute, me trompant sans états d’âme avec des mecs
pleins aux as. Qui lui donnaient sans doute les rêves que j’aurais dû
lui offrir, que j’aurais pris soin d’emballer avant dans un beau papier
cadeau, en y joignant les formes et le sourire aux lèvres. Et puis elle,
elle oubliera que j’étais flic. Ce flic continuellement absent,
préférant à sa présence celles des violeurs et des assassins, que je
mitonnais jusqu’à pas d’heures, travaillant avec le souci des choses
bien faites, toujours dans les règles de l’art, laissant sur le feu
jusqu’à ce que ça réduise et qu’il ne reste plus que l’essentiel :
l’aveu. Ma façon à moi de contribuer au bien-être du monde. Même si ce
monde est pourri jusqu’à la trogne. Qu’on ne me dise pas le contraire.
J’aurais voulu que cela soit autrement. Que l’espoir soit encore là.
Ce
monde n’est pas celui que je voyais quand j’étais gosse. Les mômes, ça
voit la transparence. Enfin, çà, c’était avant. Bien avant. Tout est
allé beaucoup trop vite. Les rêves ont foutu le camp.
Le rictus du type face à moi.
« Alors, t’as quoi à perdre ? Des rêves qui n’existent plus ? »
Entre
nous, il y a le fric. D’un sac de sport déchiré, les liasses s’étalent,
impudiques, séductrices. Elles fascinent. Susurrent à l’oreille la
retraite avant l’heure, l’opulence, la vie belle et légère, les îles,
les océans lointains, les jours toujours bleus. Brillent dans les
quartiers de luxe. S’immiscent dans les recoins paumés. Serpentent. A
l’abri des berlines noires aux vitres teintées, le long des rails de
poudre blanche, sur les filles aux bouches pleines et cupides, dans les
face-à-face discrets, les bakchichs et trafics en tous genres, les
rémunérations officieuses, les poignées de mains officielles…
Le fric a toutes les couleurs.
Et
toi, t’en avais besoin pour quoi de ce fric ? Presque un soupir qui
sort de mes lèvres vers les yeux du type plantés dans les miens. Un
gouffre sombre.
Dis-moi. Tu faisais quoi avant de tomber dans
cette merde ? T’étais pas connu dans le secteur… Et puis, franchement,
t’as pas la gueule de l’emploi. Moi je pense que t’étais juste un mec
qu’on voyait pas. Et ça te minait. Ça se lit sur ton visage. Dans ta
démarche. Sans doute que ça te suit depuis que t’es tout petit. Et t’en
as eu marre.
Alors tu t’es lancé. Tout seul comme un grand.
Peut-être la seule chose que t’aies véritablement réussi à faire dans ta
vie de merde. C’est quand même autre chose que de tuer son temps dans
un boulot minable, où l’on te respecte à peine. Et ça rapporte beaucoup
plus. T’as eu un sacré culot, je l’avoue. Braquer tout seul un fourgon
blindé. T’as dû étudier la question. Des jours et des jours, des
semaines, peut-être même des mois. Je te tire mon chapeau. Mais t’étais
quand même pas très discret. Et le problème, c’est que je t’avais
repéré. Manque de bol pour toi, je me trouvais là.
Oui, car
figure toi que j’avais repéré ton manège. Après tout, j’avais tout mon
temps puisqu’on m’avait mis en vacances. Sans que je le veuille, note
bien. Des vacances ! Avec toute cette boue humaine, immonde, qu’on a
déjà du mal à essuyer. Putain, j’ai serré les dents quand Hossein m’a
demandé d’aller m’aérer l’esprit ailleurs quelques temps… Combien de
temps ? Il ne le savait pas lui-même. « On verra », m’a-t-il dit. « T’as
vraiment besoin de prendre l’air. Il faut que tu décompresses, Thomas.
Sérieux, déconnecte, va à la campagne, à la mer, à la montagne, ou tu
veux, je m’en fous… Pars avec Marlène, elle n’attend que ça. Il faut
que tu te reprennes, tu comprends ? »
Comme d’habitude, j’ai tenté de négocier. « Allez, Franck… Tu sais bien que je ne peux pas… »
–
C’est ça ou je remonte plus haut ! a-t-il cette fois lâché d’un ton ne
supportant aucune réplique. Son regard d’habitude bleu était noir.
Les
premiers jours, ne me voyant plus partir aux aurores pour rentrer tard
le soir, Marielle a été toute surprise. Devenue presque joyeuse, elle a
même cru qu’on allait pouvoir faire des trucs ensemble. Aller au ciné.
Se faire un resto. Ou simplement se balader. Tu parles ! Elle a vite
déchanté. Me voir finalement toute la journée affalé dans mon canapé
devant la télé, fumant clope sur clope et picolant à peu près tout ce
qui s’entassait dans le bar l’a fait littéralement exploser. Elle a fini
par faire sa valise et a claqué la porte. Flottant dans mes brumes
éthyliques parfumées de fumée toxique, je ne l’ai même pas entendue
partir. Sur ce coup, j’avais tout gagné.
Je ne sais pas ce qui m’a tiré de là.
Un matin, une voix m’a dit : allez mon vieux, faut que tu bouges.
Alors, sans trop savoir pourquoi, je suis parti faire un tour.
Mes
pas m’ont mené vers le quartier de mon enfance, là où j’avais grandi.
Je me suis revu môme, avec ce désir déjà, même avant, faire la justice
comme je disais. Je croyais que c’était facile. Il suffisait de coffrer
les méchants. Ma mère me regardait avec une lueur tendre dans les yeux.
Elle ébouriffait mes cheveux et m’embrassait dans le cou. Et je riais.
Dans mes rêves, les méchants allaient tous en prison. C’était simple et
sans bavure.
Au détour d’une rue, perdu dans mes pensées, je t’ai
vu. Rasant de près les murs, le regard nerveux scrutant le flot des
passants affairés qui te croisaient sans se douter que ça travaillait
dur à l’intérieur. J’avoue, je me suis un peu marré sur le coup. Et puis
je t’ai longuement regardé, abrité derrière la vitre d’un troquet où je
sirotais un café. J’étais curieux. Ensuite je t’ai observé, caché à
l’ombre de ma bagnole, repérant tes allées et venues. J’ai fini par
comprendre ce que tu mijotais. J’avais l’impression de vivre en direct
avec toi le plan que tu fignolais. Et je me suis dit : pas possible
qu’il y arrive ! Ou alors, c’est qu’il a le cul bordé de nouilles !
Tu l’avais vraiment. Un sacré veinard…
Réflexion
faite, je retire ce que j’ai dit. Si tu l’as réussi, ce casse, c’est
peut-être que je l’ai bien voulu. Je voulais voir jusqu’où t’irais. Je
ne sais pas pourquoi. Envie de changer les habitudes. Oui, je t’ai
laissé faire. J’ai même applaudi, toujours planqué dans ma bagnole,
quand t’as réussi, déguisé d’une casquette, d’une paire de lunettes et
d’une fausse moustache, à tirer le fric et à te barrer sous l’œil
terrorisé des passants. J’ai frôlé l’extase quand je suis arrivé la
seconde d’après et que, ramassant le flingue que t’avais
malencontreusement laissé tomber avant de t’enfuir, je me suis aperçu
qu’il était factice.
Je dois le reconnaître, tu as fait preuve
d’une audace inouïe en t’attaquant tout seul à ce fourgon qui n’aurait
normalement jamais dû t’ouvrir ses portes. D’ailleurs, je me suis
demandé un moment si les gars n’étaient pas eux aussi dans le coup… Mais
non, même pas. On va dire que tu as eu de la chance. La chance du
débutant, sans doute…
Mais au bout du compte, même si tu l’as
réussi ton casse, je confirme que t’as quand même vraiment la poisse
parce que j’étais bel et bien là. Et que j’allais plus te lâcher.
Pourquoi
t’as fait ça ? Envie de sentir autre chose dans ta vie minable ? De
toucher au grand frisson ? A te suivre partout, j’avais compris que ta
vie était aussi passionnante que le bâillement interminable d’un lion
amorphe dans sa cage. Sauf que t’as rien de la prestance du lion. Sans
doute pour ça qu’il fallait que ça change. Tu voulais épater les
autres ? Faire rugir une fille que t’avais repérée ? Te prouver
simplement que t’en avais dans le froc ?… Ou peut-être que ma première
intuition était la bonne, tes parents t’ont juste pas bien traité quand
t’étais môme. Et t’es devenu un looser…
Et puis, je m’en fous !
Je n’ai jamais cherché à savoir les pourquoi. Mon rôle à moi, c’est les
qui, les où, les quand, les comment… Je laisse aux psys le soin de
comprendre. Et aussi aux avocats, ceux qui défendent, coûte que coûte.
Quand il y a procès. S’il y a procès. Il faut bien tenter d’expliquer
pourquoi c’en est arrivé là. De toute façon, au bout du compte, ça
recommence toujours.
Le type affiche clairement un air ironique.
« Alors,
tire-toi. Tire-toi de ce métier de con. Prend le fric. Emmène ta
gonzesse, fais lui un môme. Regarde le grandir. Fais de lui un homme ».
Dans
cette vie de merde ? Où le fric est roi ? Tu vois, on en revient
toujours à ça. Qu’est-ce je vais lui offrir à mon gamin ? Un portable
qui coûte une blinde ? Ça va lui servir à quoi ? A mater le sordide ? A
devenir un dealer parce que c’est plus facile et plus rentable, sans
efforts, quand d’autres se crèvent le cul pendant des années avant de
pouvoir vivre à peine convenablement ? Ou alors un violeur dernière
génération, qui croit que les filles ne demandent que ça ? Se faire
tringler par des mecs persuadés que les cris, les supplications, c’est
de la jouissance à l’état pur ? Les mômes, maintenant, ils ont accès à
tout. Et tout devient normal. T’as beau tenter de maitriser mais tu
maitrises que dalle ! Fini le temps où les gamins croyaient dans la
beauté. A dix ans, ils ont déjà tout vu. Ou presque. Surtout ce qu’il ne
faut pas. Qui masque l’essentiel. Non, crois-moi, ce monde est perdu…
« Mais ce sera ton môme, et toi tu seras là… »
Tu
crois ça, toi ! Tu crois vraiment qu’on a ce choix ! Mais regarde
autour de toi, bordel ! On ne contrôle plus rien ! Tu t’imagines
vraiment que tu peux tracer une route bien droite, que ton môme va pas
bifurquer ? Tu penses qu’être parent, ça suffit aujourd’hui ? Ouvre un
peu les yeux, putain ! Les mômes maintenant, c’est à peine s’ils ont
encore besoin de toi. Et puis, de toute façon, toi, tu n’as plus le
temps pour eux. D’ailleurs, tu n’as plus le temps de rien. Tout va
beaucoup trop vite. A peine levé, le soir tombe déjà et tu retournes te
coucher. Si tu peux. Et qu’est-ce que t’as fait dans l’intervalle ? A
part courir après des chimères au bout du compte ? Courir dans un monde
qui avance à la vitesse de l’éclair…
« T’es pas obligé de courir…. »
Si !
Bien sûr que si ! On est tous dans cette putain de course ! La course
au temps ! La course au fric ! Encore ! Toujours ! Tu crois que t’as
tout, mais non ! Partout on te l’affirme. Il te manque toujours un truc.
On te le dit à la radio. On te le dit à la télé. On te le dit dans les
journaux… On te le dit partout ! On te le dit tout le temps ! A tous
les coins de rues, sur des panneaux gigantesques, sur le flanc des bus
qui passent l’air de rien devant toi, sur les enseignes qui clignotent
et ne s’arrêtent jamais ! Et ta femme, elle voit tout ça. Et elle ne
comprend pas que ça te passe à côté. Le fric, c’est le pouvoir. Tu
comprends ça ? Si t’as pas de fric, t’es rien. Si t’as du fric, beaucoup
de fric, t’as tous les droits. Seulement parfois, t’es qu’un pauvre
naze trop occupé à essayer de mettre un peu d’ordre dans tout ce chaos.
Sans compter que ça repart toujours à zéro. Alors, tu vois, le fric, il
passe sous ton nez sans que t’aies eu même le temps de songer à
l’attraper.
Je m’essouffle à parler ainsi au type en face de moi.
Qu’est-ce que ça peut lui foutre d’ailleurs ? Pas une once de compassion
dans son regard vide qui me fixe.
« Alors, c’est pour ça
que t’as rien dit à personne pour le casse… T’as laissé faire. Et t’as
agi en solo. Pour ne plus repartir à zéro. Et laisser tout ça derrière
toi.. »
C’est pas comme ça que je voyais les choses quand j’étais môme, je répète. J’avais des rêves.
« Les rêves, c’est pour les poètes. Ceux qui croient qu’il y a encore de l’espoir »
Ferme ta gueule ! Qu’est-ce que t’y connais, toi, en rêves !
Le
silence me répond. La douleur en moi se fait lancinante. Il me semble
que tout mon corps flotte dans un espace lourd. Froid. Glacial.
C’est
pourtant vrai que quand j’étais môme, j’avais des rêves. Ils m’ont
porté jusqu’au jour où, encore gamin, j’ai trouvé ma mère étendue dans
la cuisine, la jupe retroussée, le sang mêlé au foutre de celui qui
avait fini le travail en lui plantant un couteau dans le ventre, resté
planté dans le mien depuis.
J’ai franchi la première marche qui
mène en enfer. Une deuxième, quand mon père a sombré dans la boisson et
ne s’est plus jamais relevé.
Puis, il y a eu ce jour où je suis
tombé nez-à-nez avec le mec que Marielle venait de se taper dans mon
propre lit. Je croyais qu’elle avait raccroché pour de bon. La dernière
illusion, qu’elle m’avait offerte le jour où elle m’avait dit oui, s’est
définitivement évaporée. Une onde de violence m’a parcouru tout le
corps et j’ai failli buter le type mais Marielle m’a supplié. J’ai lu
aussi dans ses yeux noirs le désespoir. Bien avant, elle avait cru en
moi, en nous. Elle n’était, au fond, pas la seule fautive. Je l’étais
tout autant qu’elle.
La pute et le flic. Ça aurait pu être une
belle histoire. Ils se rencontrèrent, s’aimèrent, se sauvèrent l’un
l’autre et eurent des enfants. Mais dans la réalité, il en va tout
autrement. Ils se sont rencontrés, se sont aimés, se sont accrochés
désespérément à l’autre avant de sombrer, peu à peu, sans enfant, sans
avenir… La réalité est féroce. Elle tue sans pitié l’espoir et le rêve.
Je n’ai pourtant pas pu me séparer de Marielle. Ni elle de moi.
J’ai continué à me sacrifier à mon boulot, pour réparer le passé, escaladant les marches qui n’en finissent pas…
« Mais il est peut-être encore temps de tout changer… Cela ne tient qu’à toi… Prends le fric et barre-toi »
Mon regard croise à nouveau celui de l’homme ligoté face à moi, me ramenant à la réalité.
J’ai
coincé le mec dans la soirée. Je l’avais suivi tous les jours, dès
qu’il sortait de chez lui, alors que je planquais dans ma bagnole au
coin de sa rue. Je savais qu’il me mènerait au fric. Après le casse, il
l’avait planqué quelque part. Je n’avais encore rien décidé. Le serrer,
rendre le fric. Lui proposer un deal, moitié moitié, chacun, content,
part de son côté. Je n’ai pas vraiment imaginé qu’il défendrait à ce
point le pognon et qu’on se retrouverait là, à philosopher.
De
toute façon, je vais crever. J’ai perdu trop de sang. Cette putain de
nuit n’en finira pas. Et personne ne viendra, j’ai laissé mon téléphone
chez moi. Je ne tenais pas à ce qu’on puisse un jour me localiser ici.
Et ce n’est pas Marielle qui va s’inquiéter. Puisqu’elle s’est barrée
loin de moi, loin de l’odeur écœurante qui s’est agrippée à ma vie. Je
n’avais pas pensé que tout finirait ainsi. Je croyais que le pauvre type
était au fond maladroit. Inoffensif. Puisque qu’il n’avait pas même eu
les couilles de faire son braquage avec un vrai flingue.
Comment
j’aurais pu deviner qu’il parviendrait à se saisir du mien, à ôter le
cran de sécurité et à salement me blesser. Alors, nous voilà, comme deux
pauvres nazes. A nous mater droit dans les yeux. A nous raconter des
conneries. La dérision au coin des lèvres. Au moins, ça me permet de
revenir en arrière. De revisiter mes rêves. Même s’ils se sont brisés en
chemin… Cela faisait longtemps. Bien avant mes premiers désirs de
foutre les violeurs et les assassins en prison, à défaut de pouvoir les
tuer.
« Maintenant la prison, c’est ta vie ».
Je lève les
yeux, surpris, sur le type qui n’a pas bougé depuis que je l’ai menotté.
Son visage est tourné vers moi, il me semble y voir un sourire. Triste.
Le dernier sourire que je verrai probablement. La nuit s’achèvera et je
ne serai plus là.
– 2 –
– Allo, Franck ? J’ai du mal à
t’entendre. – Ce sont les violons, Alex. Un concerto de Schumann pour le
départ du préfet. Attend deux secondes, je sors. Alors ? demande-t-il
une fois dehors.
– Je suis sur place. Le clochard a dit vrai. Il
y a bien deux hommes dans l’entrepôt. Le premier est mort. Et le
deuxième, c’est Philibert.
– Quoi ! C’est une blague ! Mort lui aussi !?
– Pas de panique. Ce grand gaillard est résistant, et tu le sais. Même s’il n’a pas l’air d’être au mieux de sa forme.
– Alex… je sais qu’entre Thomas et toi, ce n’est pas les grands amours mais rassure moi encore.
–
Qu’est-ce que tu crois ! Que je n’en ai rien à foutre !? Même si c’est
un bras cassé et qu’il n’en fait toujours qu’à sa tête, je suis
parfaitement conscient que c’est un mec compétent. Et je sais combien il
est important pour toi.
Franck respire un grand coup avant de répondre lentement :
– Alex… Vous êtes TOUS importants à mes yeux.
– Je sais, monsieur le commissaire, répond Alex, d’un ton railleur, masquant sa gêne.
– Et puis arrête avec les titres, Le Bihan ! Tu fais chier ! reprend Franck, pas d’humeur à causer sensibilité.
– Oui, je sais aussi.
– Mais qu’est-ce qu’il foutait là-bas, nom de Dieu ! Il était censé être au repos, je le lui avais ordonné.
Le
commissaire Franck Hossein reste silencieux quelques minutes. Il faut
vraiment que Thomas arrête ses conneries. Il n’a pas envie de perdre son
meilleur gars. De le perdre tout court.
– Quelqu’un est au courant ? demande-t-il
– Non. J’ai questionné les autres, personne ne sait rien.
– Qu’est-ce qu’il a dit ?
– Philibert ? Pour l’instant rien. Il est inconscient.
– Inconscient ! Et comment sait-on qu’il n’a rien de grave !?
–
Parce que l’ambulance est là, qu’il est déjà sous perfusion et qu’on
nous a assuré que, malgré qu’il ait perdu beaucoup de sang, il devrait
s’en tirer.
– Mais qu’est-ce qu’il foutait là-bas, nom de Dieu ! répète Hossein avec un grand soupir.
Au
loin, un murmure grandissant. Le concerto touche à sa fin. Le brouhaha
s’intensifie, un mouvement de foule qui se lève, puis un tonnerre
d’applaudissements. Oui, vraiment, un beau concerto.
– Et celui qui est mort… ? demande Franck.
–
A première vue, inconnu. Les papiers trouvés sur lui nous permettront
sans doute un début de piste. Notre légiste sur place a estimé sa mort à
entre trois et cinq heures, ce qui veut dire que le type a clapsé
grosso modo entre dix-huit et vingt-et-une heures. Au vu des marques à
ses poignets, il y a de fortes probabilités qu’il était déjà mort au
moment où Thomas l’a menotté aux tuyauteries. Il ne s’en est pas rendu
compte.
Un silence au bout du fil.
– J’ai fait le tour de
l’entrepôt, continue Alex, mais pour l’instant, rien de bien flagrant.
C’est désert ici. La scierie est abandonnée depuis pas mal de temps.
Ajoute en plus que c’est situé complètement en dehors de la ville et
qu’il n’y a rien à des centaines de lieues aux alentours… côté témoins,
ça ne va pas être facile…
– De toute façon, on en saura plus dès que Thomas pourra parler ! réplique Franck, la peur, soudain, au ventre.
Quel
merdier ! jure-t-il en son for intérieur. Pourquoi ! Thomas, mais
pourquoi ! Dans quelle galère t’es-tu encore fourré ? Même au repos, tu
trouves encore le moyen de faire du zèle !
Après un nouveau moment de silence, il demande :
– Et le clochard ? Il n’a rien vu lui non plus ?
–
D’après ses dires, il se promenait du côté de la scierie quand son
chien a reniflé quelque chose de pas clair. Il est entré dans
l’entrepôt, a vu deux hommes, l’un mort et l’autre encore en vie mais
inconscient. Il a pensé à un règlement de compte et n’a pas demandé son
reste. Il est venu au poste aussi vite qu’il a pu. Pour l’instant, c’est
tout ce que l’on sait.
Franck secoue la tête.
– Bon… On
va l’interroger en profondeur. Appelle la brigade pour leur demander de
le garder au chaud. Qu’on lui file à manger. Au clebs aussi. J’arrive
aussi vite que possible. On se rejoint là-bas.
Le lieutenant Alex
Le Bihan hoche la tête et coupe la communication. Quand il est arrivé à
la brigade, il y a tout juste un an, une tension s’est de suite
installée entre Philibert et lui, sans qu’il comprenne exactement
pourquoi. Sans doute au début une question de feeling. Plus tard, une
question de méthodes. Alex a ses convictions, le travail se doit d’être
fait dans le respect des lois ; si ce n’est pas le cas, comment peut-on
exiger des citoyens eux-mêmes qu’ils le fassent ? Pour Philibert, les
lois semblent être faites pour les autres. Bon, d’accord, le boulot est
fait. Mais sans doute le serait-il tout autant sans passer par la case
« pertes et fracas ». Ce dont Philibert, visiblement, se fout
royalement. Alex ne s’est pas privé de lui dire sa façon de voir le
métier, espérant sans doute le convaincre. Philibert s’est contenté de
lui rire au nez. Il y a un truc pas net chez lui, c’est sûr, mais quoi ?
Seul le commissaire Hossein semble dans ses secrets. Et cela se voit,
qu’entre ces deux-là, il y a autre chose qu’un simple rapport de flic à
flic. Alex sait, comme toute l’équipe, qu’Hossein l’a jusqu’à présent
toujours couvert. Mais il ne serait pas étonné d’apprendre que Thomas
aurait récemment sérieusement déconné… A en juger par sa brusque mise en
congés. Hossein n’a rien voulu dire, évidemment mais enfin, la
déduction n’est pas très difficile… De toute façon, il fallait s’y
attendre…
Secouant la tête, mû par un instinct soudain, Alex
compose sur son portable le numéro de l’hôpital où a été transféré
Philibert. Il a tout à coup besoin d’être sûr que celui-ci s’en sortira.
Malgré tout, ils ont quand même vraiment besoin de lui.
Il reste
un long moment à l’écoute, le téléphone collé à l’oreille, regardant
sans les voir au loin les ombres que la nuit claire auréole.
Il
appelle ensuite la brigade et donne ses instructions, qu’on mette le
clochard en salle 2, le commissaire Hossein et lui seront là dans
quelques minutes.
– A vrai dire, ça va être difficile, lieutenant, lui répond-on.
– Et pourquoi ?
– Ben…le clochard est parti. Personne ne l’a vu sortir.
–
Quoi ! gueule Le Bihan. Mais bon dieu, il détient peut-être des
informations importantes ! Je l’ai vu ingurgiter une bouteille entière
après qu’il nous ait raconté sa découverte à l’entrepôt, il était
complètement rond quand je suis parti. Il n’a pas pu dessaouler aussi
vite !
– Je ne sais pas, lieutenant… C’est vrai qu’avec
l’effervescence au poste quand vous avez appelé… après avoir découvert
le commandant Philibert… il en a peut-être profité pour…
– Je m’en fous ! Qu’on le retrouve et vite ! Vous m’entendez !
D’un
geste sec, Alex appuie sur la touche off puis dans un accès de fureur
incontrôlable, il jette son téléphone à terre qui explose sous le choc,
le laissant seul à seul avec ses pensées noires.
Thomas a succombé à sa blessure et le clodo a disparu.
– 3 –
Tout là-haut, sur les hauteurs de la
ville, l’homme avance péniblement. A l’épaule, un sac de sport à moitié
déchiré. Son chien le suit docilement.
– La vache, râle-t-il, ça fait son poids ! Enfin, je vais pas me plaindre.
Il
s’arrête, pose le sac, se masse l’épaule en grimaçant, mouline l’air
une ou deux fois de son bras. Puis il regarde le clébard tout en
avançant un doigt tremblant et crasseux devant sa bouche.
–
Maintenant, va falloir être discret. T’entends Freddy ? ajoute-t-il au
chien qui le regarde comme s’il avait face à lui le plus beau des
soleils.
Au son de la voix de son maître, le chien remue la queue, pousse un bref aboiement.
– Ta gueule, Freddy !!! J’ai dit « discret » !
L’homme crache à terre et se retourne vers les lueurs faibles de la ville, un mégot mort en équilibre sur ses lèvres crevassées.
Il
reste un long moment, immobile, les yeux encore embués de la bouteille
de vinasse qu’il a avalée au poste. Faut bien occuper son temps. Surtout
dans un endroit pareil.
Au-travers du flou éthylique qui
commence à s’évaporer, il distingue tout au loin, par-delà les édifices
de pierres, les tours sombres et les constructions de béton, le ciel qui
s’ouvre dans un amas de couleurs jaune et pourpre.
Il se dit que c’est la première fois qu’il assiste à un tel spectacle.
Pourtant,
tous les matins, il se réveille plus ou moins au même endroit et tous
les matins, le ciel répète sa symphonie de couleurs.
L’homme sent
venir une nouvelle montée de glaires, qu’il évacue aussi loin qu’il le
peut, comme s’il se purge de toute une vie de saloperies qui l’a empêché
jusqu’alors de pouvoir opérer un virage à 180°.
Un semblant de
sourire étire ses lèvres. Il faut dire aussi que le poids du sac a
considérablement allégé le fardeau de son existence.
Quand il
était entré dans l’entrepôt, sur l’insistance du chien qui aboyait comme
un damné, jamais il n’aurait pensé que la vie lui ferait un tel cadeau.
C’est
que, depuis le commencement, elle n’avait jamais été tendre avec lui.
D’un père inconnu, d’une mère jamais vue, ou si peu, d’une enfance
passée sur les bancs insoucieux d’un foyer maintes fois fugué, d’une
adolescence guère plus enrichissante, puis d’un début d’entrée, par
l’intermédiaire d’une association d’insertion, dans une vie active qu’il
avait pourtant tenté de faire sienne autant qu’il le pouvait, il avait
fini par lâcher les armes, préférant finalement la liberté d’une route
qui s’ouvrait à lui au jour le jour, sans besoin de voir plus loin que
le moyen de se procurer un quignon de pain et, surtout, une ou deux
bouteilles de ces vins faisant tourner la tête assez pour avoir envie de
se poser là, sans se poser toutes ces questions qui semblaient dominer
le monde.
Alors, évidemment, ce qui s’était dévoilé à ses yeux
une fois la porte de l’entrepôt poussée, ne pouvait être qu’une manne
que la vie lui offrait généreusement, à lui qui n’avait pourtant rien
demandé.
Un amas de billets grassement étalés sortant d’un sac à
terre, encore gonflé de fric plus qu’il n’en faut. Et puis deux hommes,
l’un mort et l’autre respirant à peine. Au milieu, un flingue luisant
dans un rayon de lune traversant la tôle vitrée du toit de l’entrepôt.
A cet instant, ses pensées devinrent d’une précision manquant lui donner le tournis.
Quelques longues minutes avant de gagner le poste de police, en bas de la ville.
Faire
tout de même son devoir de citoyen. Après tout, un homme est encore en
vie, même s’il s’agit surement d’un truand qui ne mérite rien de moins
que de crever.
Profiter de l’affolement général soudain pour se barrer au plus vite.
Récupérer le sac planqué avant d’aller voir les flics.
Partir.
Le plus loin possible. Là où le soleil brille en permanence, où tout
est plus léger. Gagner une terre anonyme et profiter du blé pour se
remettre à flot, s’offrir tous les alcools inimaginables, jusqu’à plus
soif, trouver une jolie gonzesse, cela fait bien longtemps qu’il n’a
plus caressé la peau d’une femme, et aussi bien sûr, offrir à Freddy des
monticules d’os couverts de viande bien fraiche… Après…
Après, il sera toujours temps de voir…
Son
regard se pose sur Freddy, fidèle compagnon depuis toujours. Le chien
remue frénétiquement la queue, sa gueule s’ouvre dans un rictus d’espoir
tandis qu’un long filet de bave s’étire pour aller s’écraser au sol.
L’homme lui adresse un sourire complice :
– Tu crois qu’on va pouvoir la refaire, mon vieux, cette putain de vie ?

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