
IL ETAIT UNE FOIS...
HUYANA et SULIAC
Un jour, il y a très, très longtemps, naquirent Huyana et Suliac.
Huyana
était fille de la Pluie. Elle grandit aux côtés de ses aînées, ses
sœurs, appartenant, elles aussi au royaume de la Pluie. Toutes avaient
un caractère différent. La plus triste s’appelait Crachine, elle
laissait tomber ses gouttes d’eau, fines et serrées, parfois des
journées entières sans que personne ne parvienne à la consoler. La plus
facétieuse s’appelait Giboulée ; elle arrosait les habitants quand ils
ne s’y attendaient pas, les faisant courir pour aller s’abriter et cela
la faisait bien rire. La plus irascible − il valait mieux éviter de se
trouver sur son chemin − s’appelait Trombedeau, on disait d’elle
« attention, voilà Trombedeau qui va passer sa colère » et effectivement
Trombedeau lâchait, en averses furieuses, toute l’eau qu’elle avait
accumulée sans pouvoir s’en débarrasser. Il y avait également Neige, qui
se manifestait avec de jolis flocons étoilés se posant un peu partout
sur la contrée pour former de longs tapis blancs. Toutes ces pluies
étaient stockées dans de gros réservoirs appelés : nuages, répertoriés
par un nom bien précis…
– Ça veut dire quoi « répertorié », mamie ?
– Ça veut dire qu’on les avait appelés chacun par un nom pour les reconnaître.
– Et Youyana, elle faisait quoi ?
– Huyana était encore petite, il fallait qu’elle apprenne à faire tomber la pluie.
…
Les nuages s’appelaient : cumulonimbus, nimbostratus, altostratus… des
noms bien compliqués pour Huyana qui avait toujours du mal à se rappeler
lequel contenait telle ou telle pluie. Bien que c’était son travail à
la Pluie d’arroser la contrée sur laquelle elle régnait, Huyana, elle,
qui était un peu timide, n’osait pas faire comme ses grandes sœurs car
elle s’était aperçue que les habitants en avaient quand même un peu
marre de toute cette humidité. Elle voyait bien que les gens n’étaient
pas très heureux même s’ils n’avaient, hélas, pas le choix. Aussi, se
contentait-elle souvent de gambader dans le ciel, allant de-ci, de-là,
sous le regard impatient des plus grandes, un peu gênées dans leur
travail par Huyana qui s’amusait comme une folle. Pourtant, Huyana
respectait le labeur de ses aînées et elle en était même fière…
– C’est quoi un labeur, mamie ?
– C’est un travail, ma chérie.
…
En effet, la Pluie gorgeait les terres, et de la terre, sortaient des
milliers et des milliers de pousses d’herbes, recouvrant les vallées
calmes et paisibles qui s’étalaient à perte de vue, quadrillées de
champs et de prés, de bosquets, de forêts peuplées d’arbres séculaires :
des chênes, des pins, des châtaigniers, des érables, des alisiers, des
sapins, immenses et nobles tels des gardiens sages et immobiles. Le
paysage offrait ainsi, au regard des habitants de la contrée, des
nuances de verts extraordinaires. Il y avait du vert absinthe, du vert
émeraude, du vert jade, du vert pomme, du vert de véronèse et bien
d’autres verts encore, se juxtaposant en formes magnifiques et en
dégradés époustouflants. Les chemins et les sentiers n’étaient pas en
reste ; ils déroulaient des tapis de mousses sur lesquels on pouvait
marcher pieds nus tant ils étaient doux.
Suliac, lui, était fils
du Soleil. C’était un beau rayon qui allait grandir et devenir de plus
en plus fort, tels ses frères, fiers et arrogants, comme le Soleil quand
il est haut dans le ciel. La contrée sur laquelle le Soleil gouvernait
s’étendait à l’infini, en terres sèches et arides. La chaleur pouvait
être douce, aux aurores quand le Soleil se levait à moitié réveillé, ou
encore au crépuscule quand il allait se coucher, fatigué de sa journée.
Mais la plupart du temps, il était infernal et les journées étaient
alors interminables au regard des terres désolées, craquelées, gémissant
sous le poids des rayons brûlants de Suliac et de ses frères.
– Mamie, c’est quoi aride ?
–
Ça veut dire, ma puce, que sur les terres du pays de Suliac, il ne
tombait jamais une seule goutte d’eau et qu’elles ne pouvaient jamais
boire.
– C’est triste.
Huyana et Suliac ne
s’étaient jamais rencontrés et pour cause, la Pluie et le Soleil
vivaient séparés depuis toujours, dans la méfiance que l’un ou l’autre
ne veuille imposer sa nature en occultant celle de l’autre. Le Soleil ne
voulait pas de la Pluie et la Pluie ne voulait pas du Soleil. C’était
ainsi depuis la nuit des temps et personne n’aurait eu la fâcheuse idée
d’aller voir ce que fabriquait son voisin. Imaginez, disait la Pluie à
ses filles, si le Soleil voulait nous dominer, nous ne pourrions plus
exister. Le Soleil, lui, affirmait que si la Pluie venait chez lui,
alors elle voudrait régner sur le pays.
– Qu’ils sont bêtes !
– Oui, je suis bien d’accord avec toi.
…
et peut-être que les habitants des deux contrées, eux, auraient aimé un
peu de pluie salvatrice ou, au contraire, un peu plus de douceur avec
quelques rayons bienfaiteurs ; mais ce n’était pas les affaires du
Soleil et de la Pluie qui vivaient parfaitement bien ainsi.
– Mamie…
– Oui ?
– C’est quoi salvatice ?
– Salvatrice, ma chérie. Ça veut dire que la pluie pourrait les sauver de la chaleur brûlante.
…
Mais, si Huyana était timide, elle était aussi née très curieuse. Elle
avait surpris, lors des veillées organisées par les anciennes, des
histoires se chuchotant à mi-voix, comme des secrets inavouables. Elle
s’était un peu approchée, en cachette, tentant de comprendre les mots à
demi prononcés et avait fini par apprendre qu’au-delà de l’horizon,
existait un endroit où la Pluie ne s’aventurait pas. Et que, dans cet
endroit, était un autre monde, un monde où il ne pleuvait jamais.
« Comment est-ce possible ? » se demandait Huyana. Cette question
l’empêchait de dormir mais elle n’osait s’ouvrir aux anciennes car elle
avait écouté sans leur permission et elle ne voulait pas être punie.
Elle se dit qu’elle pourrait peut-être aller vérifier par elle-même,
voir si cette contrée était aussi hostile que ce qu’en disaient les
anciens. Ensuite elle reviendrait, ni vu ni connu…
– Est-ce que « hostile » ça veut dire méchant, Mamie ?
– On peut le traduire ainsi… Bravo, tu connais ce mot ?
– Ben non, j’ai deviné toute seule.
…
Un jour que la Pluie était particulièrement virulente, Huyana se
décida. Elle s’éloigna peu à peu, jetant quelques gouttes sur son
passage histoire de faire croire qu’elle travaillait, jusqu’à ce qu’elle
s’aperçoive que le ciel commençait à changer, sans qu’elle sache
véritablement ce que pouvait bien être cette couleur nouvelle. Au fur et
à mesure qu’elle avançait, le ciel devenait étrange. Les nuages,
qu’elle avait toujours connus serrés, collés les uns aux autres,
s’étiraient en longs filaments blancs jusqu’à disparaître totalement
pour laisser place à une immensité aussi inconnue que merveilleuse.
« Comme c’est beau » se dit Huyana qui ne pouvait détacher son regard de
cet infini éblouissant.
C’est alors qu’elle entendit un bruit étrange, une sorte de cri.
– Hey ! T’es qui toi ?
Huyana regarda autour d’elle, un peu effrayée mais sa curiosité prit le dessus.
– Je suis Huyana, dit-elle, je suis fille de la Pluie. Et toi, qui es-tu ?
Un
silence s’installa pendant lequel Huyana se demanda si elle n’avait pas
rêvé. Puis, elle sentit sur ses fines gouttelettes une chaleur
incroyable et entendit un grand éclat de rire.
– Moi je suis Suliac. Et je suis fils du Soleil. Tu es très curieuse. Jamais je n’ai vu quelqu’un comme toi.
– Mais moi je ne te vois pas, rétorqua-t-elle, vexée.
– Eh bien, tu n’as qu’à lever les yeux.
Ce
que fit Huyana. Lorsque son regard croisa celui de Suliac, il y eut un
bruit terrible, comme un grand coup lancé dans le ciel qui se mit à
résonner loin, très loin. Suliac, hypnotisé, s’approcha d’Huyana.
Longuement, tous deux se dévisagèrent et, sans qu’ils n’aient prononcé
un seul autre mot, ils s’approchèrent l’un de l’autre jusqu’à se
toucher.
Et c’est ainsi que naquit l’arc-en-ciel.
L’herbe
se mit peu à peu à pousser, par petites touffes d’abord, qui devinrent
de plus en plus grandes sur les terres du Soleil tandis que les vallées
vertes de la Pluie fleurirent de mille couleurs. Et les habitants se
mirent à chanter, qu’il fasse beau ou qu’il pleuve. Peu leur importait
désormais puisque le Soleil et la Pluie étaient à jamais réunis.
☀ ☁
Ma petite-fille me regarde,
concentrée, le pouce d’une main dans la bouche, l’autre main autour de
son doudou. Puis elle lève soudain son bras, pointant du doigt le
plafond et s’écrie :
– Alors, s’exclame-t-elle, quand
il y a toutes ces couleurs au plafond du ciel, ça veut dire que la
petite fille, elle est avec le petit garçon et qu’ils se tiennent par la
main.
Je souris.
– Tu vois, mamie, dit-elle en secouant la tête, ça sert à rien de faire la guerre. Si les gens, ils avaient pas peur, ils pourraient faire ensemble des arcs-en-ciel.
Je regarde, étonnée, ma petite fille sage de cinq ans.
– Mais qui t’a dit qu’ils avaient peur ?
– Bah c’est forcé, dit-elle, haussant les épaules comme s’il s’agissait d’une évidence.
Une fois, à l’école, avec mes copines, on a vu un truc tout vert qui
bougeait sur le mur. On a dit aux autres que c’était méchant et que ça
allait les mordre. Et puis, Bastien, il a pris le truc en rigolant, en
disant que c’était rien qu’un lézard. Même qu’il l’a caressé sur la tête
et que le lézard, il aimait ça. Alors tu vois, mamie, c’est juste qu’on
avait peur… Bon, mais tu le dis pas à Papa, hein ? continue-t-elle en baissant la voix, parce que Papa, il me dit toujours : ma petite fille courageuse.
Avec
son sourire si joli, elle passe alors ses deux bras autour de mon cou
puis se glisse sous sa couette, serre son doudou tout contre elle et
ferme sereinement ses yeux.
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