LE MIROIR D'ABEL SALMON

 


LE MIROIR D'ABEL SALMON

 

Le téléphone portable d’Alice se met à vibrer. Etonnée, elle prend l’appel.

– Seb ? dit-elle. Tu n'es pas sur la route ?

– Non, je suis toujours à Paris, répond Sébastien. Je suis désolée ma chérie mais je ne pourrai pas rentrer ce week-end comme prévu. Je suis retenu pour un diner d’affaires demain soir, au sujet de ce gros contrat, tu sais, celui dont je t’ai parlé...

Un silence. La voix reprend, s’excuse :

– Il faut battre le fer tant qu’il est chaud, tu comprends…

Un semblant de rire s’ensuit, pour détendre l’ambiance que l’homme sent tendue.

– Bon, mais je te promets, poursuit-il, que le week-end prochain, je serai tout à toi. Nous irons dans le meilleur restaurant d’Orléans et nous finirons la soirée bien au chaud... Qu’est-ce que tu en dis ?

– Que je n’ai probablement pas le choix, soupire Alice.

– Tu es déçue, constate Sébastien.

– Oui, évidemment, répond la jeune femme. J’ai l’impression que tu passes tout ton temps dans ta boite.

– Mais c’est pour nous que je me donne ainsi. Cette promotion pour laquelle je travaille me permettra de te rejoindre définitivement dans notre nouvelle maison.

– Je sais, s’agace Alice.  

Mais elle sait aussi que les horaires de Seb sont loin d’être les siens. Et que, même s’il est passionné par son métier, ça doit parfois être compliqué à gérer cette tension permanente liée aux responsabilités de son poste. Au lieu de me lamenter, se fustige-t-elle, le minimum serait au moins de compatir.

– Je comprends Seb, ne t’inquiète pas pour moi. Et puis, heureusement que tu as l’appartement de tes parents.

– C’est vrai. J’avoue qu’il est bien utile. Dimanche, j’en profiterai pour mettre à jour les dossiers sur lesquels j’ai pris du retard, ce qui me permettra de partir jeudi soir pour nous retrouver trois jours entiers. Bon mais là, il faut que je te laisse, j’ai encore une tonne de boulot qui m’attend. Je t’embrasse. 

– Moi aussi, répond Alice d’un ton adouci.

Elle envoie un gros smack vers le micro de l’appareil et appuie sur la touche fin d’appel. Et voilà ! Un week-end de solitude s’ouvre à elle. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir de l’occupation. Sébastien et elle ont emménagé dans leur nouvelle demeure depuis un peu plus d’un mois et tout n’est pas encore bien organisé, loin de là. Des cartons trainent un peu partout, dans le garage, dans le salon, emplis de livres, de disques, de papiers, de bibelots divers… A part l’essentiel, un lit, une penderie, un canapé, une table et des chaises, ainsi que la cuisine équipée d’origine qu’ils ont conservée pour le moment, il manque encore pas mal de choses pour que la maison devienne le petit nid douillet dont Alice rêve. Elle veut une grande bibliothèque pour les nombreux livres acquis au fil des ans, un beau tapis pour le séjour, de jolis meubles de rangement, et puis il y a aussi les rideaux à prévoir pour les fenêtres du salon, de la cuisine et celles des chambres. Elle avait compté sur ce week-end justement pour entrainer Seb dans les magasins, se faisant une joie de choisir ensemble.

Alice hausse les épaules. Elle monte à l’étage, se dirige vers leur chambre, et se laisse tomber tout du long sur le lit. Flemme, pense-t-elle, en balayant du regard le plafond fraichement repeint. Le silence, impressionnant, semble envahir toute la maison. A Paris, il y avait toujours du bruit : les claquements de talons de la voisine du dessus, les portes de l’ascenseur qui s’ouvraient et se refermaient, les voix résonnant dans le couloir de l’étage, des klaxons dans la rue passagère qui longeait l’immeuble, les cris de passants hélant ou fustigeant quelqu’un d’autre…

Alice se redresse soudain, saisie par une autre pensée : « Au fait, où est Léo ? ». Ça fait un moment qu’elle ne l’a pas vu.

Quand ils sont arrivés ici, Alice s’est dit que l’endroit pourrait faire le bonheur d’un chat. Elle a préféré adopter dans un refuge, afin de donner une nouvelle chance à un petit abandonné de la vie. Au-début, elle a pris soin de le tenir à l’écart de l’extérieur, afin qu’il s’habitue à son nouveau lieu de vie. Puis elle l’a laissé explorer le jardin. Léo semble à présent avoir trouvé ses marques. Cependant, Alice s’inquiète facilement.

Elle se lève et se dirige vers la fenêtre de la chambre qui donne sur le jardin. Elle l’ouvre, se penche au-dehors, tente de voir si le félin est là. Mais non. Pas de Léo. Son regard se porte un peu plus loin, par-delà les haies qui clôturent leur espace de verdure, vers la maison de leur voisin, un homme qu’elle n’a encore jamais vu. Elle a fini par demander à ses collègues de travail s’ils connaissaient celui dont la maison touchait la sienne.

– Oui, c’est monsieur Salmon, a dit Cindy, un ours mal léché, a-t-elle précisé. On ne le voit quasi jamais, sauf quand il va faire ses courses. Depuis que sa femme est morte, il ne parle plus à personne.

Perdue dans ses pensées, Alice voit tout d’un coup Léo au loin, déambulant dans le jardin de leur voisin justement. « Mince, pense-t-elle, j’espère qu’il n’a pas une dent contre les chats. Et puis, après tout… – Alice réfléchit, elle n’aime pas se fier aux ragots et préfère se faire une idée par elle-même – c’est peut-être l’occasion d’aller me présenter ? Cela me permettra de vérifier si l’homme est tel qu’on me l’a décrit.  

  

*
*  *



Alice appuie sur le bouton de la sonnette. Rien ne se passe. Elle fait une deuxième tentative, à tout hasard, mais doit se rendre à l’évidence. Ou bien ce monsieur Salmon est très occupé et n’entend rien, ou bien il est sourd.

Bon…

Alice hésite. Elle se décide à contourner la maison pour se glisser vers le jardin attenant, à l’arrière, et inciter Léo à sortir de là. Les herbes sauvages poussent à l’arrache au pied d’un grillage de fer rouillé surmonté d'une rangée de haies au tissage desquamé. Alice longe la clôture et avise au tournant un petit portail dont elle s’approche, ce qui lui permet de scruter le carré de terrain laissé à l'abandon jouxtant l’arrière de la maison, à la recherche de Léo. Après quelques longues secondes attentives, elle le voit enfin, installé à l’ombre d’un fourré. Celui-ci dort tranquillement. Alice tente de l’interpeller : Pstt ! Pstt ! Mais Léo ne bouge pas. Ou alors il s’en fiche éperdument. Elle se saisit d’un petit caillou qu’elle lance en sa direction. Les oreilles du félin se redressent. Il lève la tête, qu’il tourne en provenance de l’agitation un peu plus loin derrière le portail, observe un moment celle qui lui fait des signes, puis replonge confortablement sa tête entre ses pattes.

Dépitée, Alice hausse les épaules. Bon, de toute façon, Léo ne fait pas de dégâts, c’est déjà ça. Elle s’apprête à repartir quand ses yeux dérivent vers la vieille véranda accolée à la maison. Alice trésaille. Une silhouette, floutée par le contre-jour, se dessine derrière les vitres. Un mouvement de recul la fait trébucher sur une pierre, manquant lui faire perdre l’équilibre. Quand elle regarde à nouveau vers la véranda, l’ombre a disparu. Qui était-ce ? Monsieur Salmon ? Mais qui d’autre ? Pourtant Cindy n’a-t-elle pas dit que l’homme a plus de quatre-vingt ans ? La silhouette entraperçue ne ressemblait guère à celle d’un vieillard. A la façon dont elle se tenait, elle miserait sur un homme beaucoup plus jeune. Peut-être s’agit-il d’un proche… Son fils ? Mais Cindy a dit aussi, qu’à sa connaissance, le vieil homme vit désormais seul et que, aux dires de tout le monde, personne ne vient jamais le voir. De toute façon, cela ne la regarde pas. Elle ferait mieux de partir. Elle se sent soudain embarrassée, ayant l’impression de jouer les intruses. Après tout, Léo est jusqu’à présent toujours revenu. Il retrouvera bien le chemin de la maison.

 

*
*  *


Samedi matin.

Réveillée tôt par la lueur du jour, Alice décide d’aller seule faire les magasins, histoire de faire un premier repérage, avant d’attendre le retour de Seb pour qu’ils décident ensuite tous les deux.

Au moment de partir, la sonnette d’entrée retentit. Qui peut bien venir ? se demande Alice, surprise. Le facteur ? Elle ouvre et se retrouve nez-à-nez avec un homme d’un âge avancé. Avec un regard aigu, il observe la jeune femme. Alice y décerne presque de la curiosité. « Non, se reprend-elle, pas de la curiosité, c’est autre chose ».

Le vieil homme continue de la fixer tandis qu’un malaise s’empare d’Alice. Le visage de l’homme est parsemé de profonds sillons, mais ses yeux — bleu clair ? bleu gris ? se demande Alice —, sont alertes. Elle est prise soudain d’une pensée. Ne serait-ce pas…

– Bonjour, dit-elle. Vous êtes Monsieur Salmon ? Notre voisin ?

L’homme sursaute, comme pris en flagrant délit. Un demi-sourire éclaire son visage.

– C'est exact, dit-il. Il me semble vous avoir aperçu hier de ma chambre au premier étage. Vous cherchiez votre chat ?

– Oui ! Désolée si j’ai paru vous espionner, croyez bien que ce n’était pas du tout mon intention ! A vrai dire, je m’inquiétais de savoir où était Léo et j’ai vu qu’il était chez vous. Enfin… surtout, je ne voulais pas qu’il vous dérange, ou qu’il entre sans façon dans votre maison…

– Si ce n’est que ça... Ne vous en faites pas, assure le vieil homme. J’ai l’habitude, vous savez. Ça ne me dérange pas. En général, les chats se contentent de passer. On dirait que le vôtre trouve mon jardin à sa convenance.

– Oui, il semblerait, dit Alice. Puis, réalisant qu’elle ne s’est pas présentée, elle s’empresse d’ajouter, tendant la main : Je suis Alice. En fait, hier, j’ai sonné à votre porte mais vous deviez être absent.

– Ah ? Cette maudite sonnette est encore en panne.

– Voulez-vous entrer ? Je peux vous proposer un café, ou autre chose…

– Merci mais je vois que vous vous apprêtiez à sortir. Je me disais que vous pourriez plutôt venir chez moi. Nous ferons ainsi plus ample connaissance. Cet après-midi ?

– Heu… oui, hésite Alice, c’est possible…

– Avec votre mari, évidemment.

– Nous ne sommes pas encore mariés. Et Seb est absent ce week-end.

– Peut-être alors préférez-vous un autre jour ? demande le vieil homme, soucieux semble-t-il de ne pas brusquer son invitée.

– Non ! non ! Cet après-midi, c’est très bien, se décide Alice. De toute façon, je n’avais rien de prévu.

– Alors disons, vers quinze heures ?

L’homme porte sa main à sa tête comme pour soulever un chapeau qu’il n’a pas, se reprend, accuse une légère courbette et fait demi-tour. Alice l’observe s’éloigner, pensive. « Etrange… se dit-elle. Ce monsieur Salmon semble sorti d’un autre temps. En tout cas, à présent, j’en suis certaine, il ne s’agit pas de l’homme que j’ai vu hier dans la véranda. La cambrure n’est pas du tout la même. La silhouette, elle, se tenait parfaitement droite et ce vieil homme est bien trop vouté. Bon, mais en tout cas, songe-t-elle encore se remémorant les propos de sa collègue, je ne vois rien de désagréable dans son attitude.

 

*
*  *

 

Alice fait le tour des magasins les plus proches et ne trouve rien qui lui plaise. Bon, c'est vrai, elle n'a plus la tête à ça. Elle était pourtant motivée au moment de partir et, pfttt ! disparue la motivation ! Elle se force, tourne en rond pendant plus de trois heures et abandonne.

Rentrée chez elle, elle prend un cachet contre un mal de tête qu’elle sent venir, caresse Léo paresseusement allongé sur un coussin, déjeune sur le pouce tout en commençant à faire le tri dans les nombreux livres rapportés de Paris. Un peu avant quinze heures, elle récupère les macarons achetés le matin en revenant de ses repérages infructueux et se dirige vers la maison de son voisin.

Cette fois-ci, l’homme ouvre à peine Alice a-t-elle toqué à la porte. Il s’efface pour la laisser passer. En longeant le couloir d’entrée débouchant sur ce qui doit être le séjour, Alice découvre un intérieur vieillot, aux meubles d’une autre époque, mais bien entretenu. Aucune poussière apparente. Tout est parfaitement propre.

– Je me rends compte que je ne vous ai pas dit comment je m’appelais, dit l’homme en l’invitant à s’asseoir.

Alice s’installe dans un fauteuil au tissu de velours fané.

– Je connais déjà votre nom de famille, dit-elle.

– C’est vrai. Et mon prénom est Abel. Je vous en prie, appelez-moi ainsi. Ce sera beaucoup plus simple. Nous n’allons pas nous donner du monsieur et madame. Entre voisins…

Alice se sent un peu gênée d’appeler par son prénom celui qui pourrait être son grand-père et qu’elle connait à peine. Mais Abel a l’air d’y tenir. Elle va donc essayer. Et à son grand étonnement, elle y parvient même très bien. Le courant passe rapidement.

Accompagnée d’une tasse de thé, des macarons qu’Abel, visiblement, savoure avec plaisir, la conversation tourne autour de l’arrivée d’Alice et de Sébastien, de la raison de leur emménagement près d'Orléans, de son travail et de celui de Seb, puis de tout et de rien. Au bout d’un moment, Alice se rend compte qu’elle en sait toujours aussi peu sur son voisin. Mais que lui demander ? Parler de sa femme serait peut-être indélicat, surtout qu’elle ignore depuis combien de temps Abel est veuf. Elle ne veut pas remuer des souvenirs qui seraient peut-être encore douloureux. Elle se remémore sa petite visite de la veille et l’ombre aperçue derrière la véranda.

– Est-ce que… est-ce que vous avez des enfants, Abel ?

Le vieil homme lève un regard surpris vers Alice qui remarque en lui un léger tressaillement.

– Je n’ai pas de famille, répond-il. Ma femme est morte et nous n’avons pas eu d’enfants.

Il se tait pour se perdre dans ses pensées.

– Veuillez excuser ma curiosité, dit Alice. C’est… c’est parce que j’ai vu quelqu’un hier, dans votre véranda, lorsque je me trouvais derrière le portail de votre jardin. J’ai pensé que c’était peut-être votre fils.

– Non. C'était moi. Il n’y a que moi dans cette maison, dit Abel.  

Puis se penchant légèrement vers Alice, il ajoute tout à coup, scrutant la jeune femme d’un air étrange : « Croyez-vous, Alice ? »

Surprise par cette question bizarre, Alice regarde Abel.

– Que voulez-vous dire ? demande-t-elle incertaine, ne sachant vers quel terrain son voisin l’entraine. De… enfin de quelle sorte de croyance parlez-vous ?

– Je parle de celle qu’on ne voit pas… murmure lentement le vieil homme, comme pour lui-même. Soudain, il se reprend, balaie l’air d’un geste de la main, et adresse un sourire vers la jeune femme : Ne faites pas attention, Alice. Délire de vieillard… Voulez-vous une autre tasse de thé ?

– Merci, répond Alice, mais je crois que je vais rentrer, il est déjà cinq heures. Je vous remercie pour cet après-midi… sympathique. A charge de revanche, ajoute-t-elle en se levant.

Abel la reconduit, lui souhaite une bonne fin de journée, puis referme la porte derrière Alice, qui rejoint son chez-elle en se faisant deux réflexions qui la plonge dans la perplexité :

La silhouette qu’elle a vue hier n’était certainement pas celle d'Abel. S'il était à l'étage comme il l'a dit, comment pouvait-il être aussi dans la véranda ?

Nulle part, elle n’a vu une seule photo de son épouse. D'ailleurs, aucune photo visible ne témoigne d'un quelconque passé entre eux. Comme s'il n'avait jamais existé...

 

*
*  *


La soirée se termine doucement. Alice grignote sans grand appétit, observe Léo appliqué dans sa gamelle. Quel curieux voisin, songe-t-elle. Au bout du compte, il sait presque tout de moi et je ne sais toujours rien de lui. Et cette question étrange, et surtout la façon dont il l’a prononcée… Que cherchait-il à savoir exactement ?  Croyez-vous…, ça peut concerner tellement de choses.

Mais Alice sent que, pour Abel, cela concerne quelque chose de bien précis.

Quoi ?

Alice réfléchit. Et si elle laissait venir à elle des réponses, sans essayer de chercher un quelconque sens à ce qui lui vient ? C’est quelque chose qu’elle a déjà fait auparavant, lorsque les intuitions la prenaient. Il est vrai que depuis sa rencontre avec Sébastien, elles ont fini par totalement déserter sa vie. Au début, elle avait tenté de lui en parler mais Seb n’était pas du tout réceptif là-dessus. Il avait même gentiment réprouvé ce type de discussions, arguant qu’Alice se laissait entrainer dans une imagination qui n’avait rien de tangible. « Tu sais, avait-il dit, ça n’est pas anodin. A force d’imaginer et de prendre pour acquis tout et n’importe quoi, on finit par se couper de la réalité.  Et ça peut même aller jusqu’à la psychiatrie !… » avait-il ajouté en riant franchement. Mais Alice, elle, avait senti une terreur l’envahir. Il lui semblait tout à coup que tout pouvait se rejouer. Alors, elle avait lancé à Seb un sourire forcé, troublée de constater combien parfois elle se sentait si loin de lui. Sans doute, au fond, avait-il raison.  

Mais aujourd’hui, Seb n’est pas là et Alice sent soudain un regain qu’elle n’a plus éprouvé depuis longtemps. « Croyez-vous », lui a demandé Abel. Alice hésite, puis ferme les yeux, inspire profondément et laisse ces deux mots infuser en elle.

Croyez-vous…

Durant la nuit, Alice fait un rêve. Abel y est présent, ainsi que Sébastien. Et puis il y a un miroir aussi. Un grand miroir ovale, posé sur un large socle rond. Elle se regarde dedans. Et tout semble si étrange. Puis l’image se torsionne, les visages se déforment et le miroir s’éloigne tout à coup, jusqu’à disparaitre.

Au petit matin, Alice se sent épuisée. Le souvenir de son rêve est beaucoup trop flou pour qu’elle puisse en saisir le sens. Léo miaule dans la cuisine. Après avoir dévoré le contenu de son assiette, il s’éclipse par la porte-fenêtre donnant sur le jardin.

Alice traine toute la matinée, incapable de se motiver pour quoi que ce soit. De sa chambre, elle observe la maison d’Abel et son jardin, dans lequel elle aperçoit à nouveau Léo. Celui-ci furète à droite à gauche, poursuit un papillon, saute en essayant de l’attraper. Il s’en donne à cœur joie. Apparemment, le jardin du voisin est très attrayant.

Soudain, une image la percute. Le miroir ! Le miroir de son rêve ! Il ressemble à celui qu’elle a entraperçu la veille chez Abel. Elle se souvient à présent d’avoir vu quasiment le même, elle en jurerait, derrière une porte entrouverte donnant dans le couloir d’entrée, qu’Abel a prestement refermée lorsqu’ils sont passés devant. La pièce était plongée dans l’obscurité mais Alice avait eu le temps de distinguer un objet ovale sur pied, reflétant le rayon de lumière que la porte laissait passer. Sur le coup, elle n’y avait pas fait attention mais à présent, elle en est certaine. C’est le même miroir ! Pourquoi est-il apparu dans son rêve ?

En début d’après-midi, n’y tenant plus, ses perceptions jusque-là trop longtemps bridées, Alice décide d’aller rendre une nouvelle visite à Abel, espérant ne pas se montrer trop envahissante. Le vieil homme ouvre la porte et lui adresse un sourire.

– Alice ! Quelle bonne surprise !

– Je vous dérange, peut-être…

– Alice, coupe Abel, vous ne me dérangez jamais. Entrez donc !

— Ecoutez… il faut que je vous demande quelque chose, poursuit Alice en suivant Abel jusqu’au salon. J’ai fait un rêve cette nuit… et… enfin… c’est au sujet de… votre miroir…

– Un miroir ? demande Abel, avec un étonnement dans le regard qu’Alice sent trop appuyé pour être vraiment sincère. Cela la conforte dans sa décision.

– Oui, celui qui se trouve dans la pièce donnant dans votre couloir… Ça va vous paraitre bête… c’est vrai, je l’ai à peine aperçu hier… mais est-il surmonté d’une arabesque sculptée, est-il posé sur un socle rond ? Il faut que je le voie ! ajoute-t-elle fermement, surprise elle-même de ce besoin soudainement impérieux.

Un silence accueille sa question. Le sourire d’Abel s’élargit lentement. Il observe un long moment Alice, comme s’il tentait de lire au travers d’elle, puis, doucement, il tend sa main, comme une invitation à le rejoindre.

– Etes-vous prête, Alice ? murmure-t-il alors.

 

*
*  *

 

Je ne comprenais pas ce qui se passait.

Il semblait que, brusquement, nous étions passés dans un autre temps. Quelque chose de plus puissant que moi avait pris le dessus.

J’ai tendu ma main et l’ai placée dans la grande main rugueuse d’Abel. Doucement, il m’a alors entraînée dans le couloir, puis vers l’une des portes, qu’il a ouverte. Nous sommes entrés dans une pièce sombre, à peine éclairée par la lumière du dehors.

Le miroir nous faisait face. C’était bien celui de mon rêve. Son large contour en bois était recouvert d’une peinture mi-ambre, mi-dorée. Il reluisait tant que je me suis demandé si c’était vraiment du bois ou de l’or véritable. Au-dessus, trônait une arabesque sculptée, posée telle une couronne.

Abel et moi nous tenions devant la glace renvoyant mon image, celle d’une jeune femme un peu paumée, et celle d’un vieil homme dont le regard était captivé par le reflet.

Je me suis alors tournée vers Abel. Nul besoin de mots. Je sus dans l’instant qu’il comprenait. Un sourire éclaira son visage et ses lèvres bougèrent légèrement.

– A toi de décider à présent, Alice, a-t-il dit.

Mais décider quoi ? Que fallait-il que je fasse ? Je sentais profondément que le miroir m’appelait, qu’il avait quelque chose d’important à me dire mais je ne savais pas du tout comment procéder pour qu’il me révèle son secret. Abel patientait, son regard allant de ma silhouette se reflétant dans la glace, à celle bien réelle à ses côtés.

Alors, à nouveau, j’ai décidé de laisser faire mon intuition. Elle me soufflait de revenir à celles qui se vivaient en moi, avant, bien avant. Le visage de Sébastien apparut. J’eus un mouvement de recul. Et si Seb avait raison ? Si j’étais en train de devenir folle ? La vision d’une chambre, d’un lit sur lequel reposait un corps frêle, d'une table de chevet où s'entassaient des plaquettes de médicaments remplaça les traits de Sébastien, accentuant mes doutes. Allais-je finir comme ma mère ? Isolée de tous et de tout, y compris de ce qu’elle nommait alors « ses rêves » ? Période sombre qui m’avait suivie toute ma vie mais que j’avais tout fait, chaque fois qu'elle se présentait à ma mémoire, pour oublier…

A présent face à ce miroir, je réalisais que l’oubli n’est qu’un pansement bien serré qui peut se relâcher un jour ou l’autre. A nouveau, je me retrouvais face à deux choix. Refaire le bandage en le comprimant encore plus, ou le délier, définitivement.

J’ai lancé un coup d’œil vers Abel, toujours silencieux. Il semblait suivre le cheminement de mes pensées car un sourire doux flottait sur ses lèvres.

Alors, la décision s’est prise d’elle-même.

 

*
*  *

 

J’ai fait un pas vers le miroir. Et un autre. Hypnotisée par son reflet, j’ai tendu la main, caressé sa surface lisse et froide. Au contact de mes doigts, mon reflet s’est légèrement gondolé. Alors, sans plus douter qu’il puisse s’interposer...

... j’ai traversé le miroir.

Je savais qu’Abel m’avait suivie.

Lorsque je me suis retournée, il était là. Mais ce n’était plus le vieillard que j’avais laissé de l’autre côté. L’homme qui me regardait était plus grand, plus jeune. Ses yeux, sombres, étaient rivés aux miens. J’ai plongé en eux sans comprendre ce qui se passait. Nos lèvres se sont jointes comme si elles en avaient été privées depuis des millénaires. Il me semblait que je retrouvais celui que je n’avais jamais quitté. Puis, nous nous sommes reculés l’un de l’autre.

– Où sommes-nous ? ai-je demandé, fébrile. Es-tu…

– Abel ? a répondu l’homme. Oui, toujours…

– Mais… mais…

Je ne savais pas par où commencer. Tout me paraissait fou. Incroyable. N’étais-je pas en réalité tout simplement en train de rêver ?

– Non, a dit Abel.

– Pourtant, tout semble si…

– Alice, nous ne sommes plus où nous étions. Et pourtant… nous le sommes toujours.

– Comment ça ?

– Ma chère Alice, c’est parce que tout ce que nous vivons… nous le vivons au même instant.

J’ai écarquillé les yeux.

– Mais encore… ai-je insisté, frustrée de ne pas comprendre.

– Attends… attends encore un peu. Dans notre autre vie, les choses sont beaucoup plus compliquées. Là-bas, il faut sans cesse des preuves tangibles pour tout. Sans elles, nous ne savons pas voir. Attends, attends encore… et tu comprendras par toi-même.

Abel m’a prise par la main et m’a entraînée avec lui au travers de l’espace flou où nous avions atterri. Au fur et à mesure que nous avancions, le flou devint plus net. Des formes apparurent. Des formes étranges que je n’avais encore vues nulle part. Des couleurs inconnues. Des sensations nouvelles. Je marchais aux côtés d’Abel et pourtant j’avais l'impression de flotter. L’apesanteur semblait très différente ici. Tout était beaucoup moins lourd, beaucoup moins dense. Des questions se formaient encore mais je voyais que, peu à peu, elles s’évanouissaient. Au fond, que m’importaient les réponses ? Si réponse, il y avait, je sentais que là n’était plus l'essentiel.

Abel a effleuré mes cheveux de ses longs doigts fins. J’ai fermé les yeux. Et sans que ni l’un ni l’autre ne fassions un mouvement de plus, nous fûmes soudain unis comme jamais. En réalité, aucune séparation n’avait jamais été possible. Libres, nous chevauchions le temps. Nous nous aimions au-delà de tout ce qui avait été, de tout ce qui était, et de tout ce qui serait. Nos âmes n’étaient plus qu’une seule âme, voyageant éternelle, sans peur, sans désir, sans attachement.

Puis, j’ai senti quelque chose me tirer en arrière. Abel me regardait toujours, avec une expression douce, et brûlante à la fois.

– Te souviens-tu, Alice ?

– Abel, je me souviens de tout.

– Es-tu prête à revenir ? Avec moi…

Le regard ancré au sien, je n’ai pas hésité une seule seconde. Qu’importe le temps qui s’écoule, qu’importent les années dévastatrices, la peau qui flétrit, le corps qui s'affaiblit, qu’importe… Où irais-je ailleurs qu’avec toi, Abel ?

Abel a alors pris ma main. Nous nous sommes tournés vers le miroir dont la glace déformée flottait dans l’espace. Et, à nouveau, nous l’avons traversé.

 

*
*  *

 

Il est des choses incompréhensibles. Mais cela n’a aucune importance.

Alice est en train d’épousseter les meubles. Un petit air traverse ses lèvres, une chanson apprise il y a si longtemps, elle ne se souvient plus où, ni comment. Abel est dans le jardin, penché sur un carré de terre qu’il soulève afin d’y planter des légumes. Le jardin s'est transformé. A présent, des fleurs poussent à foison. Alice et Abel aiment tant les contempler.

Alice finit de passer le balai dans le couloir. Elle referme la porte derrière laquelle se trouve le miroir. Un petit sourire étire son visage parsemé de rides. Alice aime beaucoup cet objet insolite. Elle ne sait pas pourquoi. Il a traversé les générations, jusqu’à ce qu’Abel en hérite. Il lui semble qu’il existe depuis la nuit des temps.

Trois coups résonnent à la porte. Fichue sonnette..., pense Alice. Elle traverse le couloir, tire sur la poignée et ouvre la porte d’entrée. Un homme se tient derrière. Il semble hésiter. Alice l’observe, une drôle de sensation la parcourt. Elle détaille le visage, le menton volontaire envahi d’une barbe négligée, les yeux surmontés de deux épais sourcils noirs. Cet homme ressemble à quelqu’un… se dit-elle, à quelqu’un que je connais, ou que j’ai connu… peut-être... L’impression finit par se dissiper. Elle hausse intérieurement les épaules.

L’homme, quant à lui, fixe Alice d’un air étrange.

– Bonjour, lui dit-elle, soudain gênée. Je peux vous aider ?

L’homme se reprend.

– Navré de vous déranger, dit-il d’une voix grave dont l’intonation fait tressaillir Alice.

A nouveau, ce sentiment bizarre… Elle se secoue.

– Je suis votre voisin, poursuit l’homme, je m’appelle Sébastien. Nous venons d'emménager Mathilde et moi, juste en face...

L’homme se retourne et pointe du doigt la maison d’à côté.

– Je suis très inquiet, ma femme n’est pas là. Je l’ai appelée à maintes reprises mais elle ne répond pas et ce n’est pas du tout son genre. J'ai appelé également à son travail, elle ne s'est pas présentée à son poste hier. L’auriez-vous vue ou aperçue récemment ?

Alice sent tout à coup en elle une immense compassion envers l’homme qui lui fait face, dont les traits tirés reflètent l’incompréhension et le désarroi le plus total. Elle secoue la tête.

– Non, je suis vraiment désolée. Alice semble tout à coup hésiter : Mathilde, vous dîtes ?... Puis elle secoue à nouveau la tête. Non, cela ne me dit rien.

Face à elle, l’homme soupire, baisse les yeux. Puis, soudain, les relève :

– Nous nous connaissons ? demande-t-il.

Alice tressaille à nouveau. Ce regard… Cette voix… Mais non.

– Ecoutez… dit-elle, je ne crois vraiment pas.

– Vos yeux me sont familiers… poursuit l’homme, songeur. 

Puis, l’inquiétude reprenant le dessus, il recule.

– Je dois y aller. J’ai signalé la disparition de ma femme et je dois compléter ma déposition au commissariat. Je… en tout cas, merci pour votre accueil.

L’homme repart tandis que, derrière Alice, la silhouette d’Abel se dessine.

– Qui était-ce ? demande-t-il.

– Notre nouveau voisin, répond Alice. Sa femme a disparu.

– Pauvre homme… murmure Abel entourant tendrement de ses deux bras le corps d’Alice. Viens, mon amour, rentrons à présent.

Alice se tourne vers lui.

– Oui, Abel, dit-elle, rentrons.

 

 

4 commentaires:

  1. SUPERBE ! J'ai adoré ...bravo à toi et bises de Viviane

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    1. Merci beaucoup Viviane, de ta lecture et d'avoir déposé un petit commentaire. C'est chou...

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  2. Après le roman policier et le dialogue philosophique, voilà que tu renoues avec l'étrange aux accents du merveilleux. Personnellement (mais je me trompe sûrement) j'aurais maintenu le prénom "d'Alice" au lieu de "Mathilde" lorsque le voisin sonne chez Salmon.

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    1. Réponse un peu tardive mais... mieux vaut tard que jamais...
      Tu as peut-être raison pour le prénom à la fin. Ce serait peut-être mieux en effet. Je vais voir ça...
      Merci pour ton commentaire

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