
MATHILDA
La lumière éclaire ton ombre, qui va, qui vient. Silhouette fragile offerte aux regards extérieurs, derrière la baie vitrée de ton appartement. Est-ce que tu penses à moi ? Je ne comprends pas notre séparation. Elle est pour moi comme une déchirure. J’essaie de me persuader que tu as préféré la distance, pour mieux réfléchir.
Je te regarde, depuis l’une des fenêtres de l’appartement où je vis à présent, face au tien, mais de l'autre côté de la rue. Bien sûr, tu ne le sais pas. Inoccupé depuis plusieurs mois, il semble ne trouver aucun preneur. Sans doute en raison de ce qui s'est passé, de cet homme qui y a été assassiné. D’après ce que j’ai compris au travers de bribes de conversations çà et là, le concierge, étonné de ne plus le voir aux aurores partir travailler, de ne plus croiser sa femme, a fini par composer, inquiet, le dix-sept sur son clavier téléphonique. Il y eut les ambulances, les gyrophares, l'homme découvert étendu dans une flaque sombre et poisseuse, à ses côtés sa compagne, inconsciente mais respirant encore, et puis tout ce sang, étalé sur les murs, resté dans la mémoire de l'immeuble. La mort violente laisse son empreinte. Elle rôde, invisible.
Personne ne connait le motif de cette tragédie. Elle est encore sur les lèvres de tous les autres locataires, qui passent leur chemin dès qu'ils me croisent, refusant obstinément de me voir. Habiter l'appartement maudit fait sans doute de moi un paria.
Il m'arrive d'entendre la nuit, des pleurs, des cris, des gémissements tapis dans le silence qui m'entoure. La douleur s'y promène, se propageant jusqu'à l'intérieur de mon âme.
Je n'ai rien changé aux pièces. Les murs, lessivés pour effacer l'horreur, ont été repeints d'une couleur terne. Quelques meubles sont encore présents, peut-être oubliés ou abandonnés : un sommier, un matelas, une table, deux chaises, un fauteuil aux accoudoirs éliminés, peu m'importe. Ma présence est provisoire. D'ailleurs, au-devant de l'immeuble, la pancarte « À LOUER » est toujours là.
Aucun visiteur ne s’est encore manifesté. Jusqu’ici, je n’ai vu que l’homme de l’agence immobilière, en charge de l'appartement. Je l’ai observé aller et venir dans les pièces, annoter des choses dans son dossier. Ma présence n’a pas eu l’air de le déranger. Au moment de son départ, je suis sorti de ma réserve, exprimant mon désir de rester là, tant que l’appartement reste inoccupé. Il s’est retourné, a balayé l'espace d’un regard pensif, baissé les yeux, puis il a refermé le dossier qu’il tenait encore à la main, l’a fourré dans sa mallette, a claqué la porte et l’a fermée à clé avant de s’éloigner. J’ai entendu le bruit de ses pas dans l’escalier. J’en ai conclu qu’il avait, dans une sorte d'accord tacite, accepté ma demande. Un gros poids est tombé car alors il m’aurait fallu trouver un autre endroit. Et ce que je redoute terriblement est d’être éloigné de toi.
De la fenêtre de la chambre près de laquelle j'ai installé le fauteuil devenu mon refuge, je vois ton salon et une partie de la pièce adjacente. Ta chambre. Je distingue aisément ta silhouette derrière la baie vitrée, libre des stores que tu ne rabats jamais. Tu te moques du regard des autres. Tu aimes vivre sans tabou, sans frontière, c'est ce qui m'a attiré vers toi. Alors que je suis si différent.
C'est curieux, tu ne trouves pas, comme les contraires s'attirent, tels des aimants ? Est-ce cela qui nous a rapprochés ? Avons-nous cherché dans l'autre ce que nous ne possédions pas, pour mieux nous compléter ? Tu riais, affirmant que nous étions à l'image du soleil et de la lune. Toi, cherchant les rayons chauds et moi, ceux opaques et mystérieux de la nuit. Pourtant les deux astres jouent infatigables à cache-cache, l'un se lève tandis que l'autre s'endort, ils ne se côtoient jamais vraiment. Tandis que nous, nous nous endormions blottis l'un contre l'autre et quand le jour se levait, tes yeux s'ouvraient sur les miens qui te contemplaient. J'ai toujours aimé te regarder sortir de tes nuits, je les voyais s'effacer peu à peu au fond de tes pupilles. Étaient-elles paisibles ? Ou t'emmenaient-elles vers un monde absurde, celui-là même qui est le mien aujourd'hui, au contraire de mes rêves qui surgissent dès que mes paupières lourdes s’abaissent, se ferment…
« .... sur une école, sur une foule d'enfants inconnus, s'éparpillant et se poursuivant en riant, alors que toi, tu déambules comme une reine, dans le couloir de cet
endroit étrange, posant ton regard curieux sur la classe et les tables de bois,
les dessins fixés aux murs, le tableau noir. Tes yeux s'arrêtent sur moi. Tu
t'approches, dans ta jolie blouse imprimée de fleurs. Je ne sais pas pourquoi
ce détail a son importance. Sans doute parce que les couleurs des motifs
illuminent tes yeux de ciel bleu. « Je m'appelle Anna, me dis-tu d'une voix
ferme. Et toi ? ». C'est notre première rentrée à tous deux. Tu
souris quand je te réponds "Rémi", chuchotant presque mon prénom...
Puis, tout à coup, je me vois déchirer les feuilles d'un cahier sur lesquelles
je t'écris des phrases emplies de mots maladroits que je glisse en cachette
dans tes poches. Entre nous, un secret s'installe, notre amour sera éternel,
nous nous le promettons…
Je nous vois à présent, grandis de quelques années mais toujours dans l'âge
tendre de l'enfance. Assise sur une balançoire, dans le jardin de ta maison, tu
m'adresses un grand sourire que je capture dans l'appareil photo subtilisé par
nos petites mains espiègles dans le bureau de tes parents. L'instant d'après,
je te pousse sur cette balançoire, ton rire vole, s’envole, s’estompe comme un
écho dans la nuit… ».
*
Le soir, dans le noir de mon appartement, je continue de t'observer, tapi derrière mon rideau. Je ne vois toujours de toi que ta silhouette, sous l'éclat feutré des bougies que tu poses, comme des phares dans la nuit, et dont les ombres dansent sous la lueur vacillante des flammes. Tu rentres toujours tard. Ton travail t’accapare-t-il autant ? Ou as-tu peur de te retrouver seule ? Je me souviens que contrairement à moi, capable de m'abandonner des heures entières dans le silence d'un crépuscule, toi, papillon léger, tu volais vers la lumière, m'attirant de ton bonheur et de tes éclats de rire. Des éclats de soleil.
Maintenant, le soleil est parti. Il ne reste que la nuit. Et tu te glisses sous tes draps. Je t'imagine, vêtue du déshabillé de soie que j'aimais, laissant fuser tes longues jambes, échancré à la naissance de tes seins blancs comme une douce invite. Ta peau est si douce, mon amour. J'aimerais pouvoir te toucher encore, te caresser, m'allonger contre toi. Le monde absurde se finirait. Au lieu de cela, je reste là, à te regarder t'endormir. Je finis par m'allonger sur le matelas, dont le sommier gémit. Les yeux ouverts sur l’obscurité de la nuit, je laisse mon esprit vagabonder, s'enfoncer doucement dans la brume....
« .... qui s'étend sur une grève en furie. Au loin, une forme longiligne se rapproche, ses cheveux volent au souffle fou du vent. Moi, je me promène le long des vagues qui s'écrasent sur le sable mouillé y déposant leur écume blanche et leurs algues entremêlées, parfois je m’amuse à sauter sur les rochers. Il fait froid. La tempête qui s’annonce pousse déjà de grands cris, gifle mon visage des embruns qu'elle fait virevolter dans l’air menaçant. La forme qui s’avère être une jeune fille passe non loin de moi, elle frissonne, elle frémit. Curieux, je descends des rochers glissants et m’approche d’elle. Il me semble la connaître. La reconnaître. Comme si le temps nous réunissait soudain. Nous nous présentons. Moi, Théo et toi, Carole, dont la voix ne me semble pas inconnue. Nos visages nous paraissent familiers. Peut-être la vie a-t-elle un dessein, peut-être complote-t-elle en secret. Elle tire des plans mystérieux qu'elle seule comprend et nous marchons dans un labyrinthe de chemins dessinés par sa main, bifurquant parfois à des endroits bien précis.
Sur la plage, sous le vent furieux, nous marchons côte à côte, nous longeons les sentiers devant la mer furibonde qui s'efface à l'horizon. Nous nous approchons d’elle, grimpons sur les rochers, nous amusant des éléments déchainés, Tu me racontes mille anecdotes, je t'écoute en souriant. Sous la pluie qui s'abat, je te tends la main et t'entraines en courant pour nous réfugier dans un recoin à l'abri des rafales. Une envie irrésistible me prend, je sors de ma poche mon carnet et trace d'un bout de fusain les contours de ton visage, qui s'efface... qui disparait… »
*
Le jour décline. Le ciel s’est teinté de rose sous le soleil qui se couche et qui deviendra bientôt d’un rouge flamboyant. Debout derrière ma fenêtre, sous le crépuscule brûlant, je m'impatiente. Les journées sont longues sans toi. Une lumière vive éclaire enfin ton salon, le temps pour toi d'allumer quelques bougies et une lampe douce. Tu te diriges ensuite vers le canapé où tu étires tes jambes puis tu restes un long moment, immobile. Je m’imagine que tu penses à nous, à nos conversations passionnées, à nos courses folles, aux projets que nous avions. Je sais que des larmes coulent sur ta joue, je le devine à la façon dont tu as de remonter ta main brusquement et de la passer sur ton visage. Je suis sûr que toi non plus, au fond, tu ne voulais pas de cet éloignement. Quelle absurdité ! Je suis bouleversé de te voir ainsi mon amour, je voudrais traverser l'espace qui nous sépare, te serrer dans mes bras, te faire sourire. Mais je n'y arrive pas. Une voix me dit qu’il faut attendre encore un peu, alors je ferme les yeux… mon esprit peu à peu plonge dans un autre espace, un nouveau rêve...
« ... c'est une belle journée d'été, et tous deux nous faisons face. Tu es resplendissante dans une robe blanche et légère. Une couronne de fleurs entoure tes cheveux noués au-dessus de ta tête d'où quelques mèches rebelles s'échappent et retombent en cascade d'or. Je suis moi vêtu d'un pantalon de toile grossière maintenu à la taille par une cordelette de chanvre sur lequel retombe une chemise sale et déchirée.
Seuls sur une plage de sable fin, mes doigts caressent ton visage, la peau noire de ma main contraste sur ta peau si blanche. Devant nous, l'océan immense murmure son chant de sirènes que l'on entend lorsqu’on prête attentivement l'oreille. Nous nous agrippons les mains, prononçons des serments qui s'envolent vers le ciel sans nuage. Où sommes-nous ? Mes yeux essaient de traverser ce brouillard qui voile mon regard. Au loin, des palmiers se penchent sur une eau turquoise qui se fond dans l'horizon.
Soudain, nous nous retrouvons à traverser une forêt peuplée d'animaux qui, étrangement, ne s'enfuient pas lorsque nous nous approchons d'eux. Nos yeux sont captivés par des fleurs extraordinaires. Au milieu de ce monde féérique, nous savons, pourtant, que notre bonheur est impossible. Ta peau ne peut être compatible avec la mienne. Je le sais. Je l'entends. Au claquement des fouets qui résonnent en moi, ont tracé des plaies sur ma peau devenue douloureuse. Notre amour n'a pas d'avenir. Mais nous avons voulu le concrétiser, dans cet instant que nous volons au temps. Bientôt, on me retrouvera.
Un cri strident s'élève tout à coup dans les airs. Je lève les yeux pour tenter d'apercevoir de quel oiseau il s’agit. Le silence s'étend désormais tout autour de moi. Je tourne la tête vers toi mais tu as disparu. Où es-tu ? .... »
*
Te voilà rentrée, mon amour. Ton appartement vient de s'éclairer. Cela m'apaise un peu, juste un peu. Derrière ta baie vitrée, je perçois cependant deux ombres. Tu n'es pas seule Peut-être as-tu invité une de tes amies pour combler un instant cette solitude qui t’effraie tant ? J'observe vos silhouettes un peu floues, tu disparais un moment pour revenir avec dans les mains, semble-t-il, deux verres. L'autre ombre se tient immobile, à côté du canapé puis elle s'assoit après avoir pris le verre que tu lui tendais. Vous êtes maintenant assises l'une à côté de l'autre. Qui est-elle cette ombre ? Est-ce que je la connais ? Est-ce cette amie avec qui tu t'entendais si bien et que tu m'avais un jour présentée ? Comment s'appelait-elle déjà ? Rachel, oui, je me souviens. Cette ombre-là pourtant ne semble pas être la sienne. D'ailleurs, elle est très près de toi, trop près. Elle se penche comme pour t'embrasser. Et tu lui réponds. Je tombe dans un abime sans fond. La douleur me transperce le cœur. Tout s'écroule en moi. Cruelle Mathilda ! Sais-tu combien je souffre de te voir auprès d'un autre que moi ? Mais au fond, comment pourrais-je t’en vouloir ? N’ai-je pas accepté cet éloignement, le pensant provisoire ? Ne suis-je pas le seul fautif ? Eperdu de douleur, je me persuade que cette histoire ne peut être qu'éphémère. Si j'étais près de toi, elle n'existerait pas. Mes espoirs sont trop pressés. Ils se bousculent les uns les autres, dansent, tournoient, et vont rejoindre mes rêves dès que je m'allonge, épuisé de questions douloureuses qui cognent dans ma tête, en cadence sourde....
« .... tels les bruits lointains d'une fête qui semble battre son plein, qui se rapprochent, me plongent au coeur d'une atmosphère pleine de clameurs et de ferveur... Au milieu de cette agitation, j'aperçois des obélisques dressés vers le ciel, puis des tables et des amas de victuailles, des jarres emplies de vins et de bières. Intrigué, j'interpelle un homme pour lui demander le motif de ces festivités. Il me jette un regard exalté. "C'est la fête Sed du grand pharaon Amenhotep ! Qui n'est pas au courant de cela ?!"
Un attroupement particulièrement dense attire mon attention. Je me glisse dans la foule compacte pour tenter de voir ce qui captive ainsi les spectateurs. Une mélodie, lente, parvient à mes oreilles. Sans doute un musicien célèbre. Je m'avance, jouant des coudes, jusqu'à me retrouver au premier rang. Vêtue d'une robe blanche si fine qu'elle laisse par transparence entrevoir les courbes de son corps, une femme danse, voluptueuse, au rythme langoureux d'une harpe. Sa peau sombre est brillante, ses cheveux d'un noir d'ébène noués en deux longues tresses. Je la contemple alors que mon coeur et mon ventre s'embrasent. Un lourd parfum d'encens et de cannelle flotte autour d'elle. Le bleu royal de ses yeux passe sur la foule, envoûte chaque homme présent, puis s'arrête sur moi, s'éclaire d'une lueur étonnée, devient perplexe. Ce visage ne m'est pas inconnu. « Cléophée ! » s’exclame une voix dans la foule, sans doute un admirateur. Je reste un moment interdit. Est-ce toi ? Tu balances tes hanches, langoureusement, me fixant, m'hypnotisant par la grâce de chacun de tes gestes.
Puis la musique s'affaiblit. Le ciel s'assombrit. Le jour décline pour laisser place à cette brume dans laquelle je m'enfonce à nouveau, où flottent des images qui valsent dans ma tête, valsent dans mes rêves, se mêlent, s'entremêlent dans un tourbillon sans fin… »
*
Mathilda. Ton nom se promène sans cesse sur mes lèvres. Pourquoi tous mes rêves finissent-ils ainsi ? Pourquoi, si claire et si proche, deviens-tu soudain lointaine, diaphane, pourquoi tout se noie-t-il dans un brouillard d'où je me réveille, tremblant et en sueur, dès que le jour se lève ? Il me suffirait sans doute de traverser la rue, de sonner à ta porte, tu m'ouvrirais, étonnée, irritée peut-être. Je te dirais alors toutes ces nuits à t'aimer, toutes ces aubes qui s'impatientent de ne pouvoir nous réunir. Je t’affirmerais que nous pourrions tout recommencer. M'écouterais-tu ? Suis-je le seul à vouloir encore feuilleter le livre passionné de notre vie ? Je me sens prisonnier d'un monde qui n'est plus le tien. Et sans toi, plus rien n'a d'importance.
Les heures s'égrènent telles des journées entières, les jours semblent des ans. Je n'ai plus la notion du temps, il court, il s'enfuit loin de moi. Ma vie n'existe plus que dans ces rêves étranges, dans lesquels tu t'appelles Cléophée, Cassandre, Hélène, Carole, Anna... Tu surgis dans mes nuits sous mille visages. Pourquoi ? Et comment suis-je si sûr que c’est toujours toi ? A cause de tes yeux, de ton sourire ? J'ai pourtant cette impression de m'éloigner imperceptiblement de toi. Et je ne le veux pas. J’ai besoin de m’accrocher. A toi. A nous.
Déjà le crépuscule. Tu n'es pas encore rentrée. J’ai décidé de t’attendre au bas de ton immeuble. Je ne veux plus qu'une ombre prenne à nouveau ma place. Ta silhouette se dessine enfin, tout au bout de la rue. Tu avances lentement, les mains dans les poches de l'imperméable qui te protège d'une pluie fine qui s’est mise à tomber. Les réverbères dessinent autour d'eux des halos, traversés de bruine transparente. J’attends le moment où tu t'apprêtes à pousser la porte d'entrée et je m'approche, ne sachant trop comment t'aborder. Presque dans un souffle, je prononce ton nom : « Mathilda ». Tu te retournes, tes yeux fouillent l'obscurité, s’arrêtent vers moi. Une lueur triste remplace l’étonnement de tes yeux. Sans un mot, tu te détournes alors pour t'engouffrer dans le hall. Je n'ai que le temps de me faufiler derrière toi avant que la porte ne se referme. Tu montes l'escalier jusqu'au deuxième étage. Le cœur battant, silencieux, je te suis. Tu ouvres la porte, d'un geste machinal tu allumes la lumière qui pose sa clarté blafarde sur ton salon puis tu laisses tomber ton sac à terre, te diriges vers les bougies qui, sous ta main, s'éclairent peu à peu, avant de revenir éteindre cette lumière artificielle, que tu détestes tant. Moi aussi, je la déteste. Je n'aime que les lueurs douces, celles où vivent les ombres.
Il m’est impossible de bouger, je reste reclus dans un coin de pénombre, attristé de cette indifférence que tu sembles porter à mon égard. Pourquoi as-tu accepté que je vienne ? Qu'attends-tu de moi ? Que nous ayons une ultime conversation avant que je m'éloigne définitivement de toi ? Hésites-tu ? M'aimes-tu encore ? Tu saisis une bouteille à demi pleine d'un liquide ambré et t’en verses dans un verre. Puis, après avoir bu une gorgée, tu te diriges vers ta chambre, où tu t'éclipses, laissant la porte se refermer d'elle-même. Sortant de l'obscurité, mes yeux font le tour de la pièce. Je découvre chaque objet dont je ne distinguais jusqu'à présent que des contours. Avec un pincement au cœur, je constate qu'aucune photo de nous n'existe dans cet espace où tu vis.
J'entends l'eau couler de la salle de bains annexe à ta chambre, j'imagine que tu prends une douche. L'envie me tenaille de te rejoindre, que je réfrène avec peine. Avant, nous nous serions éclaboussés dans des rires, suivis de caresses langoureuses. Le doute, à nouveau, m'envahit. N'est-il pas préférable que je parte, là, maintenant, plutôt que laisser nos paroles nous emporter peut-être vers des mots que nous regretterions ?
Épuisé de questions dont je crains les réponses, je m'effondre sur le canapé, laissant mes yeux dériver autour de moi, puis vers la table basse. Après un long moment de flottement, les objets qui y sont posés piquent soudain ma curiosité. Je me rapproche pour saisir des clichés, en noir et blanc, puis d'autres, en couleurs, ternies par les ans, ainsi que des photos plus récentes. Mais aussi des dessins, des toiles retirées de leur châssis. Un amoncellement d'années se situant dans un passé plus ou moins lointain, représentant le visage de femmes dont les traits, légèrement différents, semblent être reliés entre eux par un fil invisible. Je distingue aussi des papiers, certains froissés comme si on les avait jetés à la poubelle puis récupérés. Je scrute les visages dont l'ovale parfait me trouble.
Je contemple l’un des clichés sur lequel une jeune fille pose, les deux mains croisées sur sa poitrine, le regard au-delà du photographe. Elle ne sourit pas mais une douceur illumine ses traits. Sa peau est blême. Je retourne la photo, une date est inscrite : 1938.
Le papier s'échappe de mes mains, tombe à terre tandis que mon regard s'arrête sur le portrait d'une fillette d'une beauté stupéfiante. Elle doit avoir sept ou huit ans. Ses cheveux, clairs, bouclés, retombent avec souplesse sur ses épaules. Assise sur une balançoire, un grand sourire étire ses lèvres. Sa beauté seule n'est pas l'objet de mon saisissement. Ce regard, ce sourire... Une voix résonne au loin… « Je m'appelle Anna, et toi ? ». Fébrile, je retourne la photo. Derrière, est inscrit une mention : Anna, 1960. Un long frisson parcourt tout mon corps.
Je prends une nouvelle photo. Une jeune fille, quinze ans peut-être, est assise sur un tabouret face à un piano, elle semble pensive. A quoi songe-t-elle devant les touches noires et blanches qui semblent attendre en silence ? Au dos de la photo, à nouveau une date, presque illisible : 1919 et un prénom : Hélène.
Troublé, je tire à moi un dessin, on dirait du fusain, crayonné à la va-vite, une ébauche à peine terminée, mais suffisamment cependant pour que l'on puisse contempler un visage aux yeux clairs, posant devant ce qui semble être une mer déchaînée. Tout en bas, presque indistincte, une date : 9 novembre 1981.
Je laisse mes doigts courir sur les photos glacées dont les visages semblent tous me regarder. Je m'empare d'un papier, froissé, défroissé. C’est un article de presse découpé dans un journal, que je lis, hébété : « Jeudi, vers 18 h, une voiture roulant sur une route mal éclairée de la commune a dérapé sur la chaussée glissante et a été projetée contre un arbre. Les trois passagers, un homme et sa femme, ainsi que leur fils âgé de neuf ans, sont morts sur le coup. Les obsèques de Paul, Sophia et Rémi Carlier auront lieu…».
Je soulève avec fièvre d’autres papiers, distingue une nouvelle coupure de presse dont je m’empare, tremblant de sueur. Mes yeux parcourent l’annonce : « Un couple a découvert hier sur une plage un corps rejeté par la mer. Il s'agit d'un jeune homme, emporté la veille par une houle violente alors qu'il se promenait accompagné d'une jeune femme venue passer quelques jours de vacances le long de la côte. Bouleversée, la jeune femme, qui a manqué de peu de subir le même sort et qui avait déjà signalé la tragédie, a confirmé que le jeune homme avait glissé sur les rochers et qu'il avait disparu sans qu'elle ait pu intervenir. L'identité de l'homme n'est pas encore connue ».
Je repose l'article dans un état second. Carole... Des flashs jaillissent devant mes yeux. Ma main tenant des pinceaux, mes doigts passionnés maniant un crayon, un fusain, réglant un objectif sur un visage lumineux... Se pourrait-il... Mais non ! Ces photos, ces articles de presse ne peuvent être qu’une coïncidence. Pourquoi alors sont-ils sur cette table, pourquoi sont-ils en ta possession, mon amour ? Pourquoi tous ces visages ressemblent-ils à ceux de mes rêves ?
Une rage me saisit. Ces portraits ne peuvent être de toi ! Comment cela serait-il possible !? Il faudrait que tu aies traversé le temps. Ou qu’un lien te relie à toutes ces vies. Mais lequel ? Non ! C’est impossible ! Je balaie la table basse d'un geste violent, envoyant tout valser, tandis que la porte de ta chambre s'ouvre brusquement et que tu entres dans le salon, affolée, contemplant les photos, les dessins qui se sont éparpillés dans la pièce. En moi déjà, la raison s'insinue, je ne peux plus m’y soustraire. Je me lève lentement. Ton regard, d'une infinie tristesse, se tourne vers l'immeuble que l’on distingue derrière ta baie vitrée, celui-là même d'où je te regardais, dans l’appartement où, tous deux, nous vivions, avant… Avant qu’un inconnu ne pénètre de force chez nous, et, se sentant sans doute acculé par je ne sais quelle obscure raison, sorte cette lame avant de se précipiter sur moi.
Je réalise soudain que je ne suis plus celui que je croyais. Que tu es seule dans ton appartement. Que tu ne me voies pas. Tes yeux pleins de larme font le tour de la pièce, tandis que tu prononces mon nom, avec douceur et résignation, tandis que ma colère tombe d'un coup, et que ma douleur s'envole. Je m'approche de toi, pose doucement, tendrement mes lèvres sur les tiennes. Tes doigts hésitent, viennent effleurer ta bouche, et ton regard s'éclaire, comme un ciel soudain libéré de ses nuages menaçants. Tes lèvres s'entrouvrent et murmurent : « Je t'aime » puis, plus faiblement, comme dans un souffle : « A bientôt, mon amour ».
Alors je m'éloigne de toi, à une vitesse fulgurante. Ta silhouette s'estompe, je ne vois bientôt plus que ton ombre qui se transforme en un point minuscule, un point brillant comme une étoile dans la nuit.
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