LE DESTIN DE NÉPHÉLIA
Filibert fut amené par Germaine.
C’était une belle journée de Juin. Germaine s’arrêta près des petits
chalets montagnards, descendit de voiture, et ouvrit la portière
arrière.
Après avoir sauté à terre, Filibert resta un instant
immobile, comme perplexe devant les habitations peintes en rouge et
blanc. Au fronton de chacune d’elles étaient accrochés un petit sapin en
bois ainsi qu’une clochette qui tintinnabulait au moindre coup de vent.
Des fleurs d’edelweiss et de gentiane artificielles, ainsi elles
étaient permanentes et ne craignaient point les saisons, avaient été
plantées dans le sol, à côté des portes d’entrées. Le lieu, atypique en
cette région de Bretagne où l’on avait plus l’habitude de maisons aux
noms commençant par « ker » ou « ti », avait été aménagé par Germaine en
souvenir nostalgique d’un unique et lointain séjour passé en
Haute-Savoie. L’instant de contemplation fut de courte durée car
apparurent rapidement quelques curieuses, qui se bousculèrent pour voir
le nouvel arrivant.
– Les filles, annonça Germaine, je vous présente Filibert. Vous prendrez bien soin de lui, n’est-ce-pas ?
Elle se tourna ensuite vers Filibert.
–
Et voilà les demoiselles, lui dit-elle en souriant gaiement : Lisette,
Berthe, Néphélia, Florine et Fabiola. Là-bas, poursuivit-elle en
pointant du doigt quatre silhouettes qui s’étaient lentement approchées,
ce sont les messieurs : Théodore, Narcisse, Obélias et Florimain.
Soucieux
de se faire accepter, mais aussi parce que c’était dans sa nature,
courtoise, certains auraient dit guindée, Filibert se tourna vers les
demoiselles, se fendant d’une parfaite révérence. Lisette et Florine
gloussèrent de ravissement tandis que Néphélia, subjuguée, s’avança vers
lui d’un pied ferme. C’était certain, le nouveau serait à elle ! Elle
lança aussitôt un œil meurtrier aux éventuelles rivales, avertissant par
là qu’il était désormais inutile voire risqué de s’aventurer en terrain
conquis.
Les messieurs, quant à eux, regardaient Filibert d’un
œil mauvais. Le dandy ne leur disait rien qui vaille. Il n’y avait qu’à
observer comment les filles le dévoraient des yeux. A coup sûr, celui-là
allait foutre la pagaille. Entre Néphélia et sa tête de caboche et
toutes ces écervelées, il n’y en avait de toute façon pas une pour
rattraper l’autre.
ll faut dire que Filibert en jetait. Sans
doute sa prestance lui apportait-elle cette sorte d’aura qui attire, tel
un aimant. Plus grand que la moyenne, très chic dans son habit noir au
pourtour d’albâtre, il portait, chose rare, un jabot dentelé blanc et
soyeux, singularité qui l’élevait au-dessus du commun. Il avait du
charme, c’était incontestable. En tout cas aux yeux de la gent féminine
qui le couvait d’un regard gourmand.
Germaine qui, ravie et
toujours bon pied bon œil contemplait du haut de ses quatre-vingt ans
bien tassés tout ce petit monde, se retourna pour lancer un étrange
appel. Aussitôt, une cascade de piailleries se fit entendre, suivie de
l’arrivée de treize petits boulets lancés à pleine vitesse.
– La
marmaille, dit Germaine, voilà les garçons : Jacob, Lédonis, Léopold,
Zéphir, Célestin, Balthazar, Firmin et les filles : Sylvette, Philonise,
Victoire, Léodine, et Josine.
Filibert adressa aux petits
presque intimidés un œil parfaitement rond qui eut pour effet immédiat
de les disperser, pouffant de rire, dans tous les sens. Ça galopait, ça
tressautait de vivacité, de légèreté, d’insouciance. Filibert souriait.
Il aimait bien les enfants.
Le temps s’installa, au rythme des
semaines qui les menèrent tous au cœur d’un été moite et lourd. On ne
respirait un peu mieux que lorsque le soleil finissait enfin par se
coucher ; les nuits devenaient douces et certains dormaient alors à la
belle étoile. Le jour, on se posait à l’ombre des platanes protégeant
des rayons brûlants en apportant un peu de fraîcheur, enfin fraîcheur il
fallait le dire vite mais c’était toujours mieux que dans les habitats
où c’était difficilement tenable. Pour passer le temps on s’occupait
principalement dans des conversations de salon, n’apportant rien de
nouveau selon Filibert qui écoutait distraitement le regard perdu au
loin ; cela lui donnait encore un peu plus de mystère. Les demoiselles
riaient à gorge déployée sur des propos anodins, tournaient des yeux
ronds en direction de celui qu’on continuait à surnommer « le nouveau »,
espérant secrètement être remarquées. Les messieurs observaient d’un
œil sombre le manège des belles, qui se faisaient coquettes derrière le
dos de Néphélia quand Filibert passait devant elles.
Une tension
sourdait dans l’air, à l’image de la chaleur qu’on essayait de combattre
par quelques baignades rafraichissantes mais sans effet durable hélas.
Afin d’éviter l’attisement des jalousies, Filibert, en parfait
diplomate, se préoccupait exclusivement de Néphélia. Il fallait
reconnaître qu’elle était plutôt à son goût, sauf pour son caractère
acariâtre dont il se serait bien passé. Pour lui être agréable, il
s’absentait parfois et revenait avec quelques douceurs, fraises,
myrtilles ou groseilles qu’il avait cueillies pour elle et déposées
délicatement dans des feuilles d’érable faisant office de paniers.
Néphélia poussait alors des soupirs extasiés, s’essayant à ne pas bâfrer
mais à manger avec grâce les offrandes délicates. Sans aucun doute,
Filibert était un gentleman. Pas comme ces autres malotrus qui n’avaient
pas l’once d’un début de galanterie. Jamais une telle initiative ne
leur serait venue à l’idée.
Il y eut quelques affrontements, plus
ou moins sérieux, ce qui eut pour conséquence d’alourdir l’ambiance
déjà bien tendue, comme la fois où Filibert avait eu le malheur de
frôler Lisette et où, furibonde, Néphélia avait rappliqué dare-dare,
houspillant vertement l’effrontée qui était partie dans de grands cris
indignés. Fort heureusement, à cet instant, un appel avait rompu
l’instant empli de souffre. C’était Germaine, béni soit-elle !,
annonçant le repas. Détournée soudain de l’objet de son courroux,
Néphélia s’était aussitôt précipitée vers Germaine, n’ayant pas
l’intention de rater un moment aussi important. De tous les défauts de
Néphélia, la gourmandise arrivait au moins à égalité avec son caractère
impossible. Filibert n’avait pu s’empêcher de sourire. Si elle avait été
présente, Néphélia y aurait vu de l’ironie.
Août fit place à Septembre. La deuxième journée de ce mois (où selon Germaine, friande insatiable de dictons obscurs, « au mois de septembre, le feignant pouvait aller se pendre »),
était encore plongée dans les affres de la canicule qui n’en finissait
pas. Elle s’étira, particulièrement lourde. L’orage sourdait, on le
sentait venir lentement, sous le ciel qui se chargeait au loin. Alors
que le jour déclinait rapidement sous l’impact sombre des nuages,
Filibert aperçut Florine, rêvant sans doute, sous le grand platane au
milieu de la cour. L’orage approchant dangereusement, il se dirigea vers
elle, pour la mettre en garde et l’inciter à rentrer. Ils eurent à
peine le temps d’échanger deux mots. Aiguisée sans doute par un sixième
sens, Néphélia pointa le bout de son nez. Elle observa d’un œil noir la
traitresse osant batifoler sous ses yeux tandis que des pensées
pernicieuses la plongèrent dans une colère déferlante qu’elle ne parvint
plus à contrôler.
Elle poussa un hurlement.
Au cri, tout
le monde rappliqua : la gent féminine pouffant de joie à la vue de la
nouvelle querelle sur le point d’éclater ainsi que la gent masculine qui
avait gardé une dent mauvaise contre Filibert. Les petits, quant à eux
excités, s’installèrent pour assister au spectacle.
Sans se
soucier du ridicule de sa démarche, Néphélia fonçait vers Filibert et
cette garce de Florine, avisant simultanément les autres pimbêches qui
se gaussaient, ce qui décupla sa fureur.
Fut-ce l’ambiance
générale qui commençait dangereusement à se dégrader ? L’orage qui était
sur le point d’éclater ? Tout s’enchaina alors, tel un ballet
impeccablement coordonné allant crescendo, sous les yeux ébaubis des
petits : Florine prit la défense de Filibert, Néphélia se rua sur
Florine, Florine la nargua d’un sourire moqueur, Florimain s’avança
menaçant quand il vit Néphélia s’en prendre à Florine, Filibert excédé
par toutes ces basseries fit deux pas chassés pour se défiler, Théodore,
Narcisse et Obélias jugèrent l’instant parfait pour se venger de
Filibert, enfin, Lisette, Berthe et Fabiola fortement contrariées par
cette vendetta masculine se jetèrent avec des cris hystériques sur les
trois acolytes. Le ballet tourna à la mêlée.
*
C’est à ce moment que la lumière
éclaira la fenêtre du premier étage de la maison située derrière la
cour, qui s’ouvrit sous la main furieuse du gros Léon.
– C’est quoi ce cirque, à c’t’heure ! gueula-t-il, sa voix résonnant dans l’obscurité naissante.
– Ce doit être Néphélia, dit Germaine qui s’était approchée à son tour.
J’ai remarqué qu’elle était jalouse quand les autres filles tournaient
autour de Filibert.
Léon tourna vers elle ses sourcils broussailleux au-dessus de son regard noir.
– T’en as d’ces idées, toi aussi, de donner des noms aux dindes et aux dindons !
– Mais Léon, c’est tellement chou. Je les ai tous vus grandir et ils me répondent quand je les appelle, tu sais.
–
Ma pauvre Germaine, ricana Léon, tu crois vraiment que ça comprend
c’que tu dis, ces bestioles ! Mais enfin ! C’est que du réflexe ! Tu
viens toujours aux mêmes heures la gamelle à la main en criant ces
foutus noms, dieu sait où que t’es allée les chercher, ajouta-t-il en
tournant un doigt sur sa tempe, histoire de faire comprendre sa position
sur la manie de son épouse de nommer ainsi la volaille. En tout cas,
poursuivit-il en observant l’enclos où la bagarre faisait rage et d’où
les plumes jaillissaient comme les étincelles d’un feu d’artifice,
celle-là, je vais pas la louper !
Et, glissant un sourire mauvais vers sa femme :
– Devine un peu qui va trôner sur la table à Noël ? lança-t-il.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Si vous souhaitez laisser un commentaire... (n'oubliez pas d'indiquer votre prénom, c'est, pour moi, plus agréable)