Parce que j'aime infiniment l'oeuvre de Robert James Waller :
"Sur la route de Madison" (et le film qui en a été tiré),
j'ai imaginé une fin... un peu différente.
MADISON
Robert Kincaid était assis derrière le volant, avalant les kilomètres qui semblaient ne pas en finir. Il ne conduisait pas Harry, sa vieille Chevrolet dont il s’était longtemps servi et qui l’avait mené là où il l’avait rencontrée. Il avait fini par s’en séparer, à contrecœur. Elle avait rendu l’âme un soir de pluie, il n’avait même pas été présent quand ça s’était passé. La veille encore, ils avaient pourtant parcouru ensemble une distance importante sans qu’elle manifestât le moindre signe de fatigue. Au petit matin, quand il avait voulu partir en repérage, pas très loin, la Chevrolet n’avait pas répondu. Harry avait bien vécu, il le savait. C’était dans l’ordre des choses.
La casse avait été la seule option. Pour pouvoir continuer ses déplacements, il s’était rabattu sur une Jeep, plus de toute première fraicheur. Il n’avait pas les moyens de s’acheter du neuf. Et puis même, ce n’était pas ce qu’il recherchait. Robert aimait les choses qui s'étaient imprégnées de vécu. Il pensait qu’ainsi, même une voiture pouvait se forger une âme. En tout cas, Harry, elle, en avait une.
Robert habitait toujours l’appartement de Bellingham. Celui-ci était aussi spartiate qu’à ses débuts lorsqu’il y avait emménagé. La décoration n’était pas son fort et de toute façon il y résidait rarement longtemps. Quand il était encore en âge, son travail l’obligeait à s’éloigner durant de longues périodes. Il passait le plus clair de son temps à bourlinguer sur les routes, traversant parfois plusieurs états, à la recherche de nouveaux endroits à photographier. Ou alors il était dans des pays lointains. Aménager l’appartement plus qu’il ne le fallait n’avait jamais été dans ses priorités. C’était simplement son point d’ancrage, lorsqu’il avait envie de se poser un peu plus longtemps que d’ordinaire. Et à vrai dire, il voyait surtout son appartement comme un « point de départ ». Celui qui l’avait conduit quinze ans plus tôt dans l’Iowa, à la demande du National Geographic.
En quinze ans, Robert Kincaid avait vieilli. Ses traits s’étaient affaissés mais il gardait encore une certaine prestance, pas si lointaine au fond de l’homme qu’il était alors lorsqu’il avait entrepris d’aller photographier les ponts couverts du comté de Madison. Ses yeux étaient aussi bleus, aussi clairs, tranchant avec sa peau mate en contact permanent avec l’extérieur.
Tout en conduisant, Robert Kincaid regardait les conifères qui jalonnaient de temps à autre sa route. Mais son esprit n’était pas vraiment présent. Il était parti depuis trois jours sans qu’il sache s’il la retrouverait au terme de son voyage. Durant toutes ces dernières, et longues, années, bien que l’envie le brûlât terriblement, il avait tenu sa promesse, il n'avait pas écrit. Une fois seulement, il avait expédié une enveloppe contenant un exemplaire du National Geographic (celui avec le reportage sur les ponts couverts) ainsi que deux photographies, qu'il avait prises : l'une était un portrait en pied de Francesca, resplendissante face à l'objectif, l'autre représentait le pont Roseman, sur lequel on pouvait voir de loin, punaisé sur l'un de ses poteaux en bois, un morceau de papier. Il ne savait pas si elle avait bien reçu l’enveloppe. Il s’était dit que oui.
Son souvenir l’avait poursuivi toutes les années où il était allé, de port en port. Il ne cherchait pas à le fuir, ni à le jeter aux oubliettes. C’était impossible. En se rencontrant, ils savaient que s'était construit entre eux, avec eux, par eux, quelque chose qui dépassait l’entendement, que la raison ne pouvait comprendre. Ni même appréhender. La femme qu’il avait aimée cet été-là, qu’il aimait encore, était aussi présente en lui que durant les quatre jours qu'ils avaient passés, serrés l'un contre l'autre. Cet amour-là était en-dehors du temps. Francesca était restée en lui, autour de lui. Elle était partout. Elle était tout. Et depuis, il voyageait dans ce tout. C’est la seule raison qui l’avait fait tenir debout, malgré la douleur parfois terriblement cruelle de l’absence corporelle, quand la vision de Francesca s'incrustait d'une façon particulière dans ses pensées, et dans sa peau.
Il ne savait pas si Richard Johnson était encore vivant, ni même si Francesca l’était toujours. Probablement que oui. A moins d’un accident, ou d’une maladie, la vie poursuit son cours jusqu’à son épuisement naturel. C’est ainsi. Lui aussi commençait à se faire vieux. Il avait peut-être encore quelques années devant lui, mais sait-on jamais. Il s’était dit qu’il ne pourrait décidément partir sans qu’il l’ait revue au moins une fois. Même s’il savait qu'il ne mourrait de toute façon pas seul. Le besoin de la présence physique n’est pas réellement indispensable quand vous avez quelqu’un à ce point dans l’âme. Quoi qu'il en soit, Francesca était et serait éternellement à ses côtés.
Robert Kincaid roulait, faisant le même voyage que celui qu’il avait fait quinze années plus tôt, au début du mois d'août 1965. Il se disait que les choses n’avaient pas tant changé que ça. Il retrouvait certains endroits à l’identique, comme si le temps n’avait pu avoir dessus une quelconque incidence. Peut-être voyageait-il dans la fameuse dimension Z. Peut-être au fond avait-il toujours été dedans, depuis qu’il était né. Et peut-être même n’était-il jamais vraiment né. Il voguait, tel un chaman, dans toutes les époques, dans tous les mondes qui se fondaient les uns aux autres. Un jour, il était nu, un simple haillon autour des hanches, une lance à la main. Un autre jour, il volait dans l’espace, dans une de ces combinaisons étranges. Et un autre jour encore, il rencontrait Francesca. Et la dimension s’entrouvrait d’une nouvelle possibilité. Une possibilité aussi vieille que l’univers. Une possibilité qui s’appelait Francesca. En se rencontrant, en se reconnaissant, une nouvelle collision s'était produite, un nouveau big-bang avait donné le jour à un monde composé de chacun de leurs atomes. A présent, ils ne faisaient plus qu’un.
Soudain, le chien assis à ses côtés, qui était resté tranquille jusqu’alors, poussa un bref aboiement et se releva, la langue pendante, signalant qu’il avait soif. Robert Kincaid rangea la Jeep sur le côté dès qu’il le put, sortit une gamelle qu’il emplit d’eau. Le chien se précipita dessus et lapa à grand bruit. Kincaid porta la bouteille à ses lèvres et avala ce qu’il restait d’eau. Il observa le chien qui s’était mis à renifler un peu partout avant de se soulager près d’un arbre. Puis, Robert donna le signal. « Route ! En voiture » dit-il. Le chien sauta sur le siège avant droit. Robert Kincaid enclencha le moteur et la Jeep repartit.
*
* *
Penchée sur ses fleurs, Francesca se releva. La journée était chaude, très chaude. Sa peau dégoulinait de sueur, elle passa ses mains sur son cou, son visage et ses bras pour en ôter les gouttelettes qui perlaient sur sa peau. Elle entendit au loin le bruit d’un moteur. Cela la renvoya instantanément dans le passé. Son cœur battit un instant plus fort, puis elle sourit. Par ces journées caniculaires, cela lui faisait toujours le même effet.
Elle alla s’asseoir dans la balancelle devant la maison, se laissa prendre par ses souvenirs. La douleur n’était plus tout à fait la même qu’alors, lorsque quinze ans plus tôt, sa main, crispée sur la poignée de la porte de la camionnette de Richard, était à deux doigts de commettre, peut-être, l’irréparable. Cette douleur, qui l'avait écartelée entre deux décisions impossibles à prendre, s'était peu à peu atténuée, sans jamais toutefois totalement s'effacer. Francesca hocha lentement la tête. Richard n’avait pas compris, évidemment. Comment l’aurait-il pu ? Plusieurs fois, après, il l’avait regardée, les yeux inquiets, mais jamais il n’avait insisté. Richard n’avait jamais trop su parler, jamais su dire, ou demander. Sans doute y avait-il aussi au fond de lui de la crainte. En questionnant Francesca sur cette tristesse qu'il ressentait en elle depuis son retour, peut-être aurait-il pu la perdre... Francesca elle-même n'était sûre de rien. Leur union s’était poursuivie, tranquille, comme elle l’avait toujours été. Ils avaient eu deux beaux enfants. Ceux-ci étaient à présent loin. Eux aussi, ils avaient fait leurs choix.
La chaleur enveloppait Francesca. Son corps que les années avaient légèrement marqué, mais pas tant que cela, s’enfonça dans la balancelle. Elle laissa son esprit remonter le temps un peu plus avant, pour aller à ce moment où Richard venait de partir avec les enfants à la foire de l'Illinois, la laissant seule pour quatre jours. Elle se souvint de ce sentiment de légèreté, en elle, de cette liberté qu’elle avait alors ressentie, bien qu’elle ne se fût jamais vraiment sentie jusqu’alors prisonnière de quoi que ce soit. Richard était quelqu’un d’extrêmement gentil, ses enfants étaient bien éduqués et reconnaissants, même si l’adolescence les bousculait un peu parfois. Oui, Francesca était fière de sa famille qu’elle aimait profondément. Certes, elle avait dû quitter l’Italie, le pays où elle était née, qu’elle aimait tout aussi profondément, mais elle n’avait jamais rien regretté de tout ce qu’elle avait accompli.
Et puis, s’était-elle souvent dit par la suite, si elle était restée en Italie, si là-bas Richard ne l’avait pas demandée en mariage, s’il ne l’avait pas conduite là d'où il était venu, dans l’Iowa, et plus précisément dans le comté de Madison… aurait-elle jamais rencontré Robert ?
« Mon dieu… songea-t-elle en posant ses deux mains fébriles sur sa poitrine, émue encore même après tout ce temps, comme je t’aime Robert… ». Puis, elle poursuivit pour elle-même et aussi pour Robert, car où qu’il soit, peut-être qu’il l’entendait : « Chaque année, à cette période, je suis sûre tu le sais, je sors notre bouteille de brandy et je trinque à nous deux. Notre rencontre fut la plus belle chose qui me soit jamais arrivée ». Elle n’ajouta pas que rien n’avait jamais pu rivaliser avec ce qu’elle et Robert avaient vécu, ce qu’ils vivaient encore d’une certaine façon, de crainte de culpabiliser en pensant à ses enfants, qui étaient quand même la chair de sa chair. Elle n’ajouta pas non plus que la bouteille de brandy était toujours celle qu’ils avaient ouverte, ce jour-là. Après le départ de Robert, Francesca l’avait jalousement conservée dans un endroit inaccessible à Richard et tous les ans, elle la sortait religieusement lorsqu’elle était seule, caressait sa surface polie, se servait un verre, un tout petit. Un seul. La bouteille était presque vide à présent. Francesca se disait qu’elle n’aurait peut-être pas le courage d’en racheter une autre. Le brandy n’aurait pas le même goût.
Depuis que Richard n’était plus, elle s’était laissée aller tout entière, jour et nuit, à Robert Kincaid. Elle n’avait plus le sentiment de trahir Richard comme cela lui arrivait parfois quand celui-ci était de ce monde. Jamais, auparavant, elle n’aurait songé qu’un amour puisse être encore si fort, après tant d’années de séparation. Si on le lui avait dit, elle aurait probablement souri, argumentant que tout cela ne concernait que les histoires qu’on pouvait lire dans les romans.
Un bruit de moteur lui fit à nouveau tourner la tête vers la route qui longeait plus loin le grand terrain entourant la maison des Johnson. A nouveau, elle sourit, puis haussa les épaules. Décidément, cette journée caniculaire ravivait le passé d’une façon particulière. Puis elle tendit l’oreille car le bruit ne s’éloignait pas. Au contraire, il se rapprochait.
Francesca se leva de la balancelle qui continua un moment son va et vient, émettant à chaque mouvement un léger grincement, dû à la poulie qui s’était rouillée avec le temps. Elle s’avança sous le porche et distingua tout au bout de l’allée une camionnette qui avançait vers elle dans un nuage de poussière. Surprise, elle distinguait à présent mieux le véhicule qui était une jeep, elle se demanda à qui elle pouvait bien appartenir. Aucun de ses voisins n’en possédait une qui ressemblait à celle-ci.
*
* *
Robert Kincaid avait tout de suite reconnu la route qu’il avait empruntée quinze ans plus tôt. Il reconnut également la boîte aux lettres sur laquelle on distinguait encore, bien que partiellement, l’inscription qui avait été peinte dessus, il y de cela des années : Richard Johnson, RR 2.
Son cœur s’était mis à cogner dans sa poitrine car il devait se l’avouer, il avait eu peur que ne soit indiquée une autre mention, ce qui aurait signifié que Francesca n’habitait plus ici, et ce qui aurait également signifié qu’elle n’habitait peut-être plus nulle part. Kincaid sentit les poils de ses bras se dresser dans un frisson qui parcourut tout son corps. Il ne pensait pas qu’il ressentirait aussi intensément ce moment. La dernière fois qu’il avait vue Francesca, celle-ci n’était plus qu’une silhouette floue, qu’il contemplait au-travers de son rétroviseur. Tous deux s’étaient ensuite définitivement rejoints dans leur endroit hors du temps, la relation n’avait plus été que d’âme à âme. Or, voici que tout à coup, la vie, dans toute sa brutalité, reprenait ses droits. Kincaid se sentit soudain comme un adolescent qui vient chercher celle qu’il a invitée pour le bal, dans un état second, avec appréhension. Une pensée s’imposa et faillit lui faire écraser brutalement la pédale de frein. Et si tout au bout de l’allée, ce n’était pas Francesca mais Richard Johnson qui l’accueillait ? Que lui dirait-il ? Qu’autrefois il avait été photographe ? Que lui et Francesca s’étaient rencontrés ici même et qu’ils s’étaient aimés dans leur lit conjugal ? Qu’il était revenu pour la revoir elle, et elle-seule ? Et puis, au diable les hésitations ! se dit-il. Ne pouvait-il tout simplement pas s’être perdu ? Comme la toute première fois, même si cela, Richard Johnson ne le savait pas. Sauf si Francesca le lui avait dit. Mais Kincaid pensait que non.
Avançant dans l’allée caillouteuse, il vit soudain se profiler une silhouette, sur le bord du perron de la maison. C’était une silhouette féminine. Celle-ci observait la jeep avec curiosité. Quand elle fut à portée de ses yeux, Francesca posa une main sur sa bouche, dans un mouvement de stupeur.
Robert Kincaid arrêta la voiture, tandis que Route, le chien, poussa un aboiement de contentement. Kincaid ouvrit la portière, déplia ses longues jambes et sortit.
Incrédule, Francesca l’observait. Pas un mot ne sortit de sa bouche. L’homme qui lui faisait face eut comme un petit geste d’excuse. Sans doute voulait-il dire par là qu’il était désolé d’arriver ainsi, sans prévenir. C’était bien sa façon de faire.
Alors, dans un grand sourire, Francesca pencha légèrement la tête sur le côté, tendit les bras et les mains vers lui.
Robert Kincaid et Francesca Johnson venaient de se retrouver.
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