PORTÉE DISPARUE

 


 PORTÉE DISPARUE


12 h 28
——–
Alors que je viens de m’asseoir devant la boîte alimentaire d’où s’échappe l’odeur de mon gratin cuisiné la veille, la porte s’ouvre à toute volée et l’ombre foudroyante de Jean-Michel Durand  s’abat sur moi.

– Nadia ! J’ai besoin de douze exemplaires de ce rapport pour 14 h ! Il est VITAL à la conclusion d’un MEGA contrat ! Leslie n’a pas eu le temps de le faire et elle n’est pas là. Oh vous mangiez !? Cela ne vous prendra de toute façon pas beaucoup de temps. Je sais qu’on peut compter sur vous.

Leslie, la secrétaire attitrée de Jean-Michel Durand n’a pas eu le temps. Ben voyons. Disons plutôt que mademoiselle a trouvé autre chose de mieux à faire que de minables photocopies.

Bien entendu, c’est sur Nadia que ça retombe.

Je pousse un soupir, remets le couvercle sur la boîte du gratin, me saisis du fameux rapport. Je le feuillette et jette un regard triste à mon repas. Il me reste une heure et demie pour photocopier dix centimètres de dossier, qui comprend des feuillets barbouillés de diagrammes, à déplier puis replier.

12 h 35
——–
Je suis devant le photocopieur qui m’annonce par l’intermédiaire d’un papier collé sur la porte avant : « En panne ».

12 h 36
——-
Pourquoi dois-je subir tout ça ? Je veux dire, pas seulement la panne du photocopieur.

Pourquoi les autres ne voient-ils en moi qu’une bouée de secours, une béquille, un substitut, une mère de rechange, une bonne copine, une collègue qui dépanne, une secrétaire sur qui l’on peut compter.

Et pourquoi suis-je cette épouse modèle dont le mari félicite mes qualités de parfaite femme d’intérieur au lieu de m’embrasser, de me serrer dans ses bras…  de me regarder vraiment.

Moi… au sourire omniprésent…

12 h 39
——–
Je descends au deuxième étage mais la photocopieuse est occupée. Pas question de me la céder, Isabelle Mercier a prévu de partir plus tôt aujourd’hui et ne tient pas à se mettre en retard. Et pas la peine d’aller au premier, dit-elle, le réparateur est dessus depuis plus d’une heure. Il parait que cette fois, c’est du costaud. A mon avis, ils vont devoir la changer.

Exaspérée, je tape violemment du pied et fais demi-tour sous l’œil surpris d’Isabelle Mercier.

12 h 40
——–
Plus qu’une solution : aller à Reprominute situé à deux pas de la société pour laquelle je travaille maintenant depuis dix ans. Dix ans de bons et loyaux services. Pour quoi ?

Bien entendu, il me faudra avancer les fonds avec ma carte personnelle. Inutile d’aller à la comptabilité. Tout le monde est parti déjeuner.

12 h 41
——–
Je remonte au troisième pour récupérer ma veste et mon sac. Je jette un long regard au gratin, aux murs ternes, à la photo de mon mari posée sur mon bureau.

*

 13 h 59
———
Je regarde le paysage défiler. Mes cheveux volent dans le vent qui s’engouffre par la fenêtre grande ouverte de ma voiture.  J’ai décidé que je n’en pouvais plus. Je pars. Je ne sais où et je m’en fiche. Sur la banquette arrière, le rapport éparpillé et deux valises remplies de vêtements récupérés en passant chez moi.  

14 h 00
——–
J’imagine la tête de Jean-Michel Durand dans la salle de réunion.

 

2 commentaires:

  1. le burn out habituel lorsque notre capacités physique est au maximum du supportable !!!!!

    RépondreSupprimer
  2. Alors la possibilité d'un changement radical survient...

    RépondreSupprimer

Si vous souhaitez laisser un commentaire... (n'oubliez pas d'indiquer votre prénom, c'est, pour moi, plus agréable)