TU ES NÉ SUR UN ORDRE DE LA LUMIÈRE

 

 

TU ES NÉ SUR UN ORDRE DE LA LUMIÈRE

 

Tu es venu alors que je ne t’attendais pas. Il a fallu du temps pour que j’accepte l’improbable. Que je me décide à t’accueillir. Pourquoi étais-tu là ? Moi, je ne t’avais rien demandé. Et je peux te l’avouer : je t’ai même détesté. Tu me privais de ma liberté. Qu’en avais-je à faire de toi, le résultat d’une relation qui n’a duré que le temps de l’éclat d’une rose. J’étais déjà meurtrie d’avoir été trahie. Quand j’ai su, il était trop tard pour te faire disparaitre à tout jamais. Ils ont appelé ça un déni. C’est pour cela que ni mes proches, ni moi, n’avons rien vu. Tu t’es faufilé en moi, te cachant suffisamment longtemps pour ne pas que l’on puisse te soupçonner, te faisant tout petit, alors quand j’ai appris, c’est vrai, je t’ai même haï. Comment pouvais-tu me faire ça ?

Je ne t’ai pas ménagé. J’ai décidé de continuer ma vie comme si tu n’étais pas là. J’étais trop jeune, comprends-tu ? Trop jeune pour devenir l’une de ces mères que je voyais parfois au détour d’une rue, devant les portes d’une école, poussant un caddy de supermarché avec un môme assis à l'avant, qui ne me semblait vivre que pour sa progéniture. Moi, je n’avais aucune envie de devenir prisonnière de chacun de tes besoins, même avant que tu ne sortes ta tête pour découvrir dans quel monde tu avais décidé, coûte que coûte, de venir. J’aimais trop m’amuser. Danser. Boire. Oui, je t’avoue que l’alcool m’a souvent aidée à surmonter les moments difficiles. Comme celui où j’ai été plaquée par l'homme qui aurait été ton père, en d’autres circonstances. Lui, il n’a jamais rien su. Et puis je me disais aussi qu’en continuant à danser, à sauter, à bouger, à ma manière, parfois brutale, à ingurgiter des boissons alcoolisées, tu aurais peut-être la bonne idée, toi aussi, de me quitter. Et pourtant, tu t’es accroché. Pourquoi ?

Je me suis longtemps posé la question. Avant ta naissance. Et après.   

Pouvais-je imaginer que peu à peu mon regard sur toi allait changer ?

Quand j’ai ressenti les premiers mouvements en moi, contemplé, émue, mon ventre qui se soulevait par endroit, là où tes mains et tes pieds en formation se tendaient, quelque chose en moi s’est éveillé. Certains appelleraient probablement ça l’instinct maternel. Mais moi, je n’y crois pas. Ce n’est pas l’instinct qui m’a fait ouvrir les yeux sur toi. C’est ta présence, jour après jour, au creux de mon ventre qui s’arrondissait, qui m’a apprivoisée. Je ne sais même pas dire comment tu as fait. Ma vie a pris un autre sens. Avant même que tu ne sortes, j’ai compris que je t’aimais.

Et lorsqu’enfin mes yeux se sont posés sur ton petit corps frêle, tout fripé, tout rouge, loin des si beaux bébés dont on voit les photos dans les magazines ou sur les réseaux sociaux, j’ai su que, quel que soit celui que tu deviendrais, je t’aimerais encore plus, je t’aimerais envers et contre tout. J’ai ressenti un bonheur incroyable, une fierté immense d’avoir su te garder, malgré la violence que je t’avais fait subir.

Je me suis alors promis de veiller sur toi jusqu’à la fin de ma vie. Tu étais ce cadeau que je n’avais jamais rêvé.

Alors pourquoi es-tu reparti aussi vite ?

Pourquoi m’as-tu à peine laissé le temps de profiter de toi ?

J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. J’ai traversé les enfers, sans plus personne à mes côtés. J’ai cru que je ne pourrais pas supporter encore plus de douleur. Les jours se suivaient et tu n’étais plus là.

J’ai vociféré au ciel des insultes dont je ne me serais jamais cru capable, rendant le destin, la vie ou un dieu en lequel je ne croyais pourtant pas, coupables d’une cruauté sans nom. Le sens que j’avais trouvé avec toi était définitivement aboli. Je me retrouvais, seule, dans une vie qui n’en avait plus.

Les questions que je me posais avant que tu naisses sont à nouveau revenues, tournant en boucle. Pourquoi t’es-tu accroché à moi ?  N’est-ce pas parce que tu avais une vie à vivre, des choses à accomplir ? Tant de choses que tu ne feras jamais.

De longs mois se sont écoulés où, perdue dans les ténèbres, je marchais sans but. Et puis, peu à peu, il m’a semblé que le noir qui m’entourait devenait un peu moins opaque. Et j’ai pu t’entendre. Au début, ce n’était qu’un écho lointain. Je n’en étais même pas sûre. Alors, à mon tour, j’ai décidé de m’accrocher. Pas à toi, mais à ce que tu m’avais laissé. Et j’ai fini par comprendre que tu n’étais pas différent de moi. Tout comme je ne l’étais pas non plus de toi. Que tu n’étais venu à moi que pour me révéler ce feu qui nous transperce, de toute part. 

C'est ainsi que j'ai su. 

Tu es né sur un ordre de la lumière*, pour me permettre, enfin, de voir.

 

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* Titre d'un poème de Lucien Becker

  

 Tu es née sur un ordre de la lumière
qui partage avec toi ses richesses
et ton corps s'éclaire de l'intérieur
comme une moisson ou comme une rivière.

Il ne faut pas que tu aies peur
dans l'immense bague de l'horizon
puisque ton coeur peut battre à l'aise
derrière le seul arbre de mes doigts.

L'amour nous donne la force
de poursuivre une aventure de soleil
à l'unique lueur de notre sang
entre des murs que l'on entend respirer.

Tu entres dans ma vie avec la certitude
que, menée à deux, elle n'aura pas plus de fin
que le matin de roche du monde
que la nuit surgissant d'entre les siècles.

 
 
Lucien Becker

 

 

 

2 commentaires:

  1. tu es né sur une ordre de la lumière , encore une merveille de lecture que l'on découvre au détour d'un mur chez soi. ET avoir un enfant pas facile à se voir transformée du corps , et d'etre obligée d'accepter jusqu'au jour ou la lumiere nous transperce pour s'attacher à ce petit être qui rend le bonheur d'une vie. TRès beau.

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