LA PROMESSE D'ASSIA
Il a longuement foulé le sol. Bitume
sombre et froid sous la plante de ses pieds, tous justes couverts de
chaussures de toile déchirée, aux semelles usées.
Il ne regarde
plus les bâtiments, les immeubles, les vitrines, accueillantes
uniquement pour ceux d’ici. Il ne regarde plus les murs gris, si loin
des souvenirs des plaines dorées et parfumées de son enfance.
Dans
le camp, il se cache. Se terre derrière les abris de fortune, là où il
ne sera pas vu. Il s’endort sous la nuit noire, glaciale, qui transperce
la peau pour se blottir dans les os. L’autre jour, il a senti peser sur
lui les yeux d’un homme, aussi opaques que la nuit. L’homme lui a fait
signe mais son sourire était mauvais. Il s’est enfui.
Il ne sait
pas où aller. Ni vers qui. Tout ici est menaçant. Depuis son arrivée,
privé d’Assia, partie sous ses yeux sans qu’il n’ait rien pu faire, tout
s’est transformé en gouffre d’incertitudes. « Tu verras, mon fils, répétait-elle en le serrant contre son ventre et ses seins chauds, tu verras… ».
Elle fredonnait ces mots comme le refrain d’une chanson.
Et
dans la promesse de ces deux mots, et dans la profondeur caressante de
ses yeux d’eau, il voyait un pays fabuleux. Au moins autant que le leur.
Sinon plus. Lui, Assia, et Yussuf. Tous trois réunis, dans cette
contrée mystérieuse qui flottait à la surface des prunelles claires
d’Assia.
Yussuf lui avait expliqué. Il l’avait emmené marcher
derrière leur maison. Tous deux avaient foulé la terre rocailleuse et le
sable, parsemés çà et là de cactus et de grands acacias. Ils avaient
observé, silencieux, le soleil s’apaiser dans un crépuscule cerclant
d’or les montagnes tout au loin.
Dans les yeux de Yussuf, il avait vu la même lueur que dans ceux d’Assia. Cette lueur qui disait : « tu verras, mon fils ». Mais dans le regard de Yussuf, elle était ourlée d’ombre.
Celle qui le suit pas à pas depuis qu’il a échoué là.
Il
a faim. Cette sensation que son ventre n’est plus qu’un long roulement
de crampes. Dans son pays, il lui suffisait de tendre le bras. Et les
arbres déposaient dans le creux de sa main des fruits juteux, savoureux,
sucrés de soleil, qu’il dévorait à pleines dents.
Ici, les
arbres sont encerclés de fer. Ils se sont arrêtés de grandir, de peur
sans doute de ne jamais pouvoir toucher le ciel. Ou freinés, par les
regards aveugles des passants, affairés de choses bien plus
importantes. A quoi bon ? se disent-ils peut-être. A quoi bon vouloir
toucher l’infini ?
Il s’est assis sur le sol, s’est adossé aux
barrières de fer, et tend le bras, le regard perdu dans la course floue
d’une multitude de jambes anonymes se bousculant à hauteur de ses yeux.
Parfois, quelques-unes ralentissent le pas, s’arrêtent un bref instant ;
il sent alors, dans le creux de sa paume ouverte au ciel, tomber
quelques pièces. Trop peu pour survivre.
Ses paupières harassées
de fatigue papillotent puis s’abaissent, occultant jusqu’à la clameur
des moteurs et des klaxons, des sirènes hurlantes, des conversations,
des rumeurs de ce pays prodigieux qu’Assia lui avait promis. Si
différent de celui qui brillait dans le fond de ses iris entourés d’un
océan bleu-vert, dans lequel il aimait se perdre, se fondre, lui
rappelant le temps où il était encore au creux de son ventre, où il
n’entendait que sa voix, aussi douce que les terres proches d’Asmara, où
ils vivaient.
Il revient brutalement à lui, heurté par un homme
qui s’éloigne d’un pas pressé, sans excuses, la main agrippée à la
poignée d’une sacoche de cuir. L’homme s’en est-il seulement rendu
compte ? Dans ce pays, personne ne semble vraiment se voir.
Une
colère sourde monte en lui. Il revoit les yeux d’Assia et ceux de
Yussuf. Ces yeux de promesses. Mais comment auraient-ils pu savoir ? Ils
étaient tellement persuadés que, là-bas, tout serait plus facile, que,
là-bas, ils trouveraient un toit, un travail, de la nourriture et puis
des sourires accueillants. Non, ils ne pouvaient pas. Ils pensaient
vraiment construire ensemble une nouvelle vie.
« Je ne veux pas que le petit prenne les armes. Cela viendra, je le sais,…» entendait-il chuchoter Assia les nuits où elle et Yussuf croyaient qu’il dormait profondément. C’est déjà bien assez que toi, tu y sois obligé. On ne peut plus continuer ainsi. »
« Bientôt, tout sera terminé » répondait Yussuf, d’un ton qu’il voulait rassurant. Puis, une nuit, il ajouta :
« Demain, je vais voir Aman pour régler des affaires. A mon retour, nous partirons. »
Yussuf
était allé tôt le lendemain. Mais il n’était pas revenu. Et tard le
soir, alors qu’Assia, les yeux rougis d’inquiétude, restait arrimée au
seuil de la porte, Aman était apparu sur sa vieille moto, qu’il avait
achetée pour une bouchée de pain à Aldo, un italien avec qui il s’était
pris d’amitié quelques années plus tôt. Aman avait entrainé Assia dans
la pénombre de la maison.
Il s’était approché. Etait resté silencieux, à demi-caché par la pénombre de l’entrée, tandis qu’Aman racontait.
Il
avait vu les épaules de sa mère se soulever brusquement, comme prise
d’un hoquet, et ses mains tremblantes se plaquer sur sa bouche, tandis
que des larmes roulaient sur ses joues.
« Il faut partir maintenant, disait Aman, tandis qu’Assia restait courbée, les mains sur son visage, secouant la tête sous la douleur et l’injustice de ce pays.
« Un des collègues de Yussuf a dénoncé à la milice son projet de fuir le pays, avait expliqué Aman.
Ils l’ont intercepté alors qu’il arrivait chez moi mais il ne s’est
pas laissé faire. Il savait, s’ils le prenaient, qu’il avait peu de
chances de s’en sortir. A leurs yeux, c’était un traitre. Et tu sais ce
qu’on réserve aux traitres, ici… On les tue. Ou on les livre aux
bédouins. Yussuf ne voulait pas de cela. Il ne voulait pas que tu sois
obligée de payer. Peut-être de plus pour une hypothétique libération.
Rien n’est vraiment sûr avec eux. Et toutes vos économies y seraient
passées. Il a préféré se sacrifier. Pour votre liberté. Alors il a
couru, aussi vite qu’il pouvait. Il savait ce qu’il faisait. Dieu en est
témoin. Ils l’ont abattu. Je l’ai enterré du mieux que j’ai pu. Et je
suis venu aussitôt pour t’avertir. Il faut partir vite. Avant que la
milice ne vienne. Prends l’argent que vous aviez mis de côté. Emballe
tes affaires, pour toi et le petit, pas trop, juste le nécessaire, la
place est restreinte sur le bateau ».
Aman avait alors sorti
de sa poche quelque chose qu’il avait tendu à Assia. Un bracelet, tissé
de perles, qu’Assia reconnut aussitôt. C’était celui qu’elle avait
offert à Yussuf, qu’il avait porté depuis comme un talisman.
« Tiens, avait dit Aman, de plus en plus pressant. Il vous portera chance. Yussuf n’est plus là pour vous protéger alors je pars avec vous, je suis sûr que c’est ce qu’il aurait voulu. Ici, c’est trop dangereux. Pense au petit ».
Effondrée,
Assia avait lentement acquiescé, puis serré les mains d’Aman, en guise
de remerciements pour tout ce qu’il faisait pour eux. Lui aussi risquait
sa vie à présent.
Elle s’était tournée vers lui. Encore immobile
sur le pas de la porte. Lui avait dit de choisir quelques affaires,
aussi peu que possible. Avant de quitter leur demeure, elle s’était
arrêtée un instant devant la croix fixée au mur, murmurant quelques
mots à l’adresse de Celui qui les protégerait. Elle s’en remettait à Lui
désormais.
La nuit était tombée quand ils étaient partis. Tous
trois tassés sur la moto d’Aman, ils avaient ainsi traversé les longues
plaines éclairées des seuls rayons de lune. Arrivés à la frontière
Ethiopienne, des hommes les avaient pris en charge. Les passeurs. Aman
avait demandé à Assia de sortir l’argent, avait prélevé plusieurs
billets, les avait donné à l’un d’entre eux. L’homme avait compté
l’argent, tout en mastiquant nonchalamment un chewing-gum, puis avait
longuement regardé la femme et l’enfant derrière Aman.
Ils
avaient dû s’entasser avec d’autres hommes, d’autres femmes, d’autres
enfants, aussi dépourvus qu’eux, à l’arrière d’une bétaillère recouverte
de toile usée, les protégeant à peine de la morsure des rayons brûlants
du soleil. Le véhicule avait toussé, démarré puis s’était élancé dans
un brusque sursaut. Circulant surtout la nuit, ils avaient dû s’arrêter
plusieurs fois en journée, à l’abri des patrouilles alors beaucoup plus
présentes. Ils en avaient profité pour se dégourdir les jambes, se
restaurer des quelques denrées encore en leur possession, se désaltérer
tant bien que mal avec les eaux chaudes et croupies par le soleil de
leurs gourdes ou leurs bouteilles plastiques.
Ils avaient ainsi
péniblement gagné Khartoum, serrés les uns contre les autres, dans la
chaleur écrasante, dans les remugles des corps suintant de
transpiration. Et après de longues autres journées encore, fatigués,
harassés, abîmés, la faim et la soif les tenaillant, les vêtements
crasseux et les rayons du soleil brulant leur peau rougie, irritée, ils
étaient enfin arrivés à Misrata.
*
Depuis un moment déjà, il a remarqué
une femme, au coin de la rue. Qui l’observe. Elle a la même silhouette
que celle d’Assia : généreuse, rassurante, cette silhouette qu’il
apercevait sur le seuil de leur maison lorsqu’il revenait de l’école.
Toujours là pour l’accueillir, le serrer contre son ventre doux, le
couvrir de mille baisers, ces baisers qui ont définitivement sombré le
jour où Assia est tombée du bateau. Ces baisers devenus des milliers de
bulles au-dessus du corps que personne n’a eu le temps de retenir, et
qui a coulé comme un vulgaire sac de pierres qu’on aurait jeté à la mer,
tandis que le ricanement d’un des passeurs se gravait en lui à jamais.
Ce rire sinistre, doublé de quelques mots, jetés comme une
plaisanterie : une en moins, heureusement qu’on les fait payer avant.
La
silhouette qui ressemble à Assia hésite, puis s’approche, lentement.
Son cœur palpite, s’affole, explose. Il se lève d’un bond, regarde
autour de lui comme un animal terrorisé et s’élance vers la direction
opposée. Vers nulle part. La silhouette s’est immobilisée.
La
nuit est tombée, recouvrant tout d’un silence, parfois entrecoupé d’un
aboiement au loin. Il n’a pas rejoint le campement. Trop de bruits. Trop
de peurs. Il s’est réfugié à l’abri d’un parc où il s’est caché,
attendant que le portail se referme sous les mains du gardien en charge
de la surveillance. A présent, il est seul et il peut déambuler à son
aise dans les allées sombres, s’adosser aux grands arbres dont la pointe
des branches et les feuilles frémissent dans le souffle du vent.
Il
essaie de se souvenir des sentiers sur lesquels il courait, en revenant
de l’école, dans les odeurs particulières qu’offraient les terres de
son pays. Il ferme les yeux pour mieux revoir les collines, les monts au
loin, aspire l’air d’ici en pensant fort aux arômes de là-bas mais ne
reviennent à lui que les relents des uns et des autres sur le bateau. Et
les regards perdus dans les vagues faisant tanguer la coque. Passifs,
résignés, épuisés.
*
Ils avaient embarqué. Il s’était serré tout contre Assia qui regardait les côtes s’éloigner, les yeux éteints. Avait jeté un œil apeuré sur cette immensité qui les entourait désormais, soulevant violemment le bateau, à lui donner la nausée. Et puis, dans le souffle féroce du vent agitant la mer, il y avait eu ce cri.
*
Un bruit le fait sursauter. Un bruissement de pas dans des feuilles. Il se redresse, l’œil aux aguets, perçant l’opacité de la nuit sans lune. C’est un chien. Celui-ci s’arrête brusquement en découvrant le jeune garçon. Sa truffe hume l’air pour savoir sans doute s’il s’agit d’un ennemi. Puis, comprenant qu’il n’y a là aucun danger, il s’approche à petits pas de l’enfant. Leurs yeux se croisent. L’enfant tend la main, caresse la tête du chien qui pousse un petit gémissement et vient se blottir contre lui.
*
Le cri traverse les rafales et les
embruns fouettant leurs visages. Les regards fatigués se tournent vers
un vieil homme, qui tente péniblement, périlleusement de se relever,
malgré lui, malgré qu’ils soient tous serrés au point de ne pouvoir
bouger. Sa main tremble. Il pointe du doigt Aman. Dans ses yeux, brille
la colère. Puis il parle. Ses mots sont autant de flèches qui traversent
le cœur d’Assia et le sien. Car le vieil homme raconte. Ce dont il a
été témoin, là-bas, sur les terres non loin d’Asmara. Ce qu’il vu. Aman,
frappant d’une pierre la tête d’un autre homme, qu’il décrit
parfaitement, Aman arrachant du poignet de l’homme un bracelet, Aman
s’enfuyant, laissant le corps à même le sol.
Il est encore jeune mais il comprend.
Qu’Aman
les a trahis. Aman… agissant en ami. Aman… ayant tué Yussuf, pour
prendre sa place, profiter de leur argent, et fuir avec eux.
Alors,
Assia qui a compris, elle aussi, se lève soudain. Elle pousse un cri.
Terrible. Une longue plainte d’agonie sortant de ses entrailles. Ses
mains tentent d’agripper Aman, ses doigts, devenus des serres, veulent
arracher la peau du visage traitre qui lui fait face mais le bateau
tangue, elle trébuche et passe par-dessus bord. Les vagues
l’engloutissent. Ce sera son dernier refuge.
*
Depuis qu’il est arrivé dans ce pays, il ne pense plus qu’à ça. Ses rêves sont emplis de mers furibondes, de vagues monstrueuses. Il entend des cris, ceux d’Assia avant qu’elle ne disparaisse sous ses yeux impuissants. Des murmures, ceux de Yussuf, venus hanter ses nuits, lui soufflant de ne faire confiance à personne. Personne. Sauf peut-être à ce chien qui est venu se nicher contre lui.
*
La femme est revenue. Celle qui
ressemble un peu à Assia. Juste un peu. Une sorte de cache-cache s’est
établi entre eux. Au début, dès qu’elle apparaissait, il se levait et ne
songeait qu’à s’enfuir. Puis, il l’a laissée s’approcher. Un peu. Juste
un peu. Son sourire a ce petit quelque chose qui lui rappelle les temps
où Assia l’accueillait, après l’école.
La femme s’est mise à lui
parler, il ne la comprend pas mais sa voix a les accents traînants
d’Assia. Elle le regarde. Pointe du doigt sa poitrine. Il devine au mot
qu’elle murmure qu’il doit s’agir de son nom. Elle pointe ensuite son
doigt vers lui, arque les sourcils d’un air interrogateur. Un sourire
étire ses lèvres et ses yeux semblent pleins de promesses.
Plusieurs fois, elle est venue et a répété son propre nom. Plusieurs fois, elle l’a désigné, attendant patiemment.
Cette
fois, il relève les yeux, plus longuement, et le premier mot, depuis
qu’il est entré dans ce pays, passe enfin ses lèvres : Daniel.

belle histoire de vie de l'enfance et adulte
RépondreSupprimerMerci de ta lecture
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