LE DOUTE

 


 LE DOUTE


La première lettre est arrivée il y a un an. Presque jour pour jour.

Je l’ai rangée dans un des tiroirs du bureau avec d’autres papiers, entassés là avant d’être traités. Et puis j’ai attendu, au début avec curiosité, peut-être un soupçon d’appréhension, jusqu’à ce qu’elle se fasse peu à peu oublier. Alors que je ne m’y attendais plus, une deuxième lettre a finalement suivi, beaucoup plus précise. Elle me convoquait. Sans autre possibilité que de me rendre le jour J à l’adresse indiquée.


Je suis partie tôt, je ne voulais pas être en retard. Quelques personnes attendaient déjà devant l’édifice, piétinant dans le froid de l’hiver. Nous nous sommes jeté des regards sans vraiment nous voir, l’esprit tendu vers la convocation que nous avions tous reçue, sans doute encore absorbés par son contenu.

La porte s’est ouverte. Un à un, nous sommes entrés, avons longé le corridor qui menait vers une salle assez spacieuse. Certains écarquillaient les yeux vers les moulures en relief délimitant le plafond d’un blanc immaculé, vers les murs recouverts de boiseries, vers les bureaux pleins tout au fond, ainsi que la barre, les pupitres, les bancs et les fauteuils d’un autre temps. D’autres semblaient presque blasés. Sans doute connaissaient-ils déjà les lieux. Je découvrais quant à moi pour la première fois ce bâtiment où la Justice pesait soigneusement chaque élément, comme le rappelait la balance portée à bout de bras par la statue de Thémis, trônant à l’entrée.

« Je vais être récusée ». C’est la première pensée qui m’était venue à la lecture de la convocation indiquant l’endroit, la date et l’heure. Cela allait se voir sur mon visage. « Tu seras récusée » avait confirmé mon mari quand je lui avais dit d’une voix à peine audible « Et s’il s’agit… tu sais … ». « Tu ne pourras pas être impartiale, avait-il poursuivi. Les avocats doivent sentir si un juré est trop fragile. Ne t’inquiète pas, avait-il ajouté me serrant dans ses bras comme pour me protéger. Et d’ajouter d’une voix plus ferme : « Et puis si ce n’est pas le cas, tu iras t’expliquer, tu auras toutes les raisons de demander une dispense, tu ne crois pas ? »

On m’a attribué le numéro 6. Ni l’avocat de la défense, ni l’avocat général, encore moins le Juge, n’ont demandé mon retrait. Au lieu de cela, on m’a nommée : juré numéro 6.

J’ai repensé à mon mari. Je pouvais encore faire marche arrière. Il suffisait que j’aille dire… qu’il était impossible pour moi de prendre part à ce procès. Que je ne pouvais pas. Que c’était au-dessus de mes forces. Mais, au-delà de mes peurs qui me rongeaient sans que je ne puisse rien y faire, j’étais pourtant tiraillée par un impérieux besoin. Besoin de voir, besoin d’écraser de mon regard. Mais peut-être s’agissait-il aussi d’un voyeurisme malsain que je n’arrivais pas à réfréner, malgré tout ce que cela pourrait engendrer. Je devais bien me l’avouer, en réalité, tout au fond de moi, je ne voulais surtout pas être mise à l’écart.

Je suis allée dans les toilettes me passer de l’eau sur le visage. Mes mains tremblaient. Mais je me suis reprise. Je ne pouvais pas me dérober. Quand j’ai relevé la tête, j’ai rencontré dans le miroir fixé au-dessus du lavabo un visage inconnu, lisse et sans ombres, celui d’une femme déterminée que personne ne pourrait faire vaciller. Le juré numéro 6. Était-ce bien moi ? Une sensation de vertige m’a soudain envahie. J’ai fermé les yeux et suis restée de longues minutes ainsi sans bouger. Quand je les ai ouverts à nouveau, le miroir avait repris ses droits. Le visage face à moi était redevenu celui que je connaissais bien, parcouru de plis amers, creusé de deux yeux sombres dont je ne voyais parfois pas le fond. Personne dans le tribunal n’avait-il vu ce visage-là ?

J’attends à présent l’arrivée de celui qui va être jugé. Le salaud qui a battu sa femme jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais il ne faut pas que l’on voit combien, déjà, je le hais. Personne ne doit savoir. Quelque chose de plus fort que moi m’a poussée dans cette salle. Je dois aller au terme du procès. Pour voter « coupable » et la peine la plus dure possible.

La seule option.

En attendant, sans que je ne m’en aperçoive vraiment, mes pensées reviennent d’elles-mêmes en arrière. Le brouhaha autour de moi s’estompe tandis que la voix de la psychologue résonne dans un coin de ma mémoire. Elle me demande de parler. Parler pour me rappeler. Parler pour me délivrer. Un long travail en amont déjà où, peu à peu, les souvenirs enlisés s’étaient agités, frémissant, se dévoilant pour affluer enfin vers mes lèvres.

– Mon père a tué ma mère. Un soir, il est rentré en titubant. Il a attrapé ma mère qui a juste eu le temps de me dire de monter dans ma chambre puis il l’a rouée de coups, bien plus fort que d’habitude. Ma mère criait. J’entendais ses cris. J’étais cachée sous mon lit. J’avais plaqué mes deux mains sur mes oreilles pour ne plus entendre. Mais j’entendais encore. Il l’a frappée , et frappée encore, et encore… et le silence est tombé d’un coup. J’avais neuf ans.

La psychologue est restée un long moment sans rien dire. Peut-être avait-elle eu besoin d’assimiler les mots que je venais de prononcer.

Puis, elle a demandé :

– Que s’est-il passé ensuite ? Il a été jugé, j’imagine ?

– Ce salaud avait déjà disparu. Il s’est enfui, loin j’imagine, peut-être dans un autre pays. Là où on ne pouvait plus rien contre lui. Celui qui se disait mon père était bien trop lâche pour affronter la réalité.

Un coup brutal me fait sursauter. Le juge est entré sans que je ne m’en aperçoive. L’accusé est là, debout comme tous ceux présents dans le tribunal. Tous sauf moi. Je me lève d’un bond avec un semblant de sourire, pour m’excuser, en direction du juge qui m’observe, impassible.

L’accusé a un nom, et un prénom. Le juge les prononce distinctement. Mais pour moi, il s’appelle le monstre. Un monstre ordinaire, comme ils le sont souvent, presque beau, à la voix douce, et qui s’exprime d’une manière lente, hésitante. Et qui répond aux questions après un temps de silence, comme s’il devait remonter dans sa mémoire pour se souvenir. Comme si les souvenirs pouvaient se perdre, s’effacer dans l’oubli, comme si on pouvait oublier, oublier les gifles, les coups de poings, les coups de pieds, les cris, les supplications, les bleus qui se forment et qui deviennent ce coloris indicible, violet… violé. Oui, cette teinte a violé à jamais les souvenirs de mon enfance.

Et le monstre raconte la sienne. Sous les questions calmes ou exaspérées des avocats, de la défense ou de l’accusation, il décrit sa vie. Celle d’avant.

Le monstre ne s’était jamais senti désiré. Alors qu’il était tout jeune, – quel âge ? – trois ans peut-être… peut-être moins, il ne se rappelle plus bien… son père avait commencé à le frapper. Et les coups avaient continué, sous l’emprise de l’alcool dont il n’arrivait plus à se passer, sous l’emprise de la colère qu’il ne parvenait plus à maitriser, brutale, imprévisible. Mais aussi pour un oui, pour un non. Les gifles partaient, ça ne semblait même pas le soulager. Sa mère, impassible, était la plupart du temps trop occupée, par son travail, son apparence, ses toilettes, ses amants. Le monstre savait depuis longtemps pour les amants. Son père l’a découvert par hasard et l’a puni pour ne pas le lui avoir dit. De toute façon, tout était de sa faute. S’il n’avait pas été là, sa femme serait restée une épouse modèle, une épouse fidèle.

Le monstre, personne ne l’aimait. Ni ses camarades de classe dont il était le souffre-douleur, ni son instituteur qui prenait plaisir à toujours le mettre au coin alors qu’il ne faisait pourtant rien. Sa seule culpabilité était sans doute d’exister.

– Souffre-douleur !!! s’exclame l’avocat général, fixant tour à tour le monstre et puis nous, les jurés. Que devons-nous comprendre ? Que votre enfance « souffre-douleur » justifie les coups portés à votre épouse, celle que vous aviez juré d’aimer, de chérir, de protéger !

Le regard du monstre s’abaisse, ses épaules s’affaissent. Le dos courbé, il semble plier sous le poids d’un autre monstre, plus grand que lui.

Je le regarde.

Des témoins, ceux qui le connaissent de près ou d’un peu plus loin, des voisins ou des collègues sans doute, appelés un à un à la barre, sont amenés à le décrire dans son quotidien. Tous ont la voix qui vacille. Dans leurs réponses aux avocats, on perçoit aussi l’incompréhension et les questions silencieuses. Hésitant, l’un d’eux tente même un début d’explication.

Je relève brusquement la tête. Comment peut-on « expliquer » ! Ces choses ne s’expliquent pas !

La vie du monstre est examinée sous toutes les coutures. Des photos ont été versées au dossier, ainsi que des rapports médicaux d’hôpitaux. Ceux rédigés chaque fois que sa femme est passée « accidentellement » par leurs services. Jusqu’à la toute dernière fois.

Ces photos, nous ne les verrons pas. Mais pas besoin. Pas besoin de m’attarder sur les bleus, les ecchymoses, les plaies, les cicatrices. J’en ai tant vus dans mes recherches sur internet, depuis que mes souvenirs ont ressurgi après les séances où je m’allongeais. Désir de savoir. Jusqu’à l’écœurement. Comment ne pas haïr ces hommes-là ? Comment ne pas haïr ce père qui m’a privée de ma mère, me laissant en héritage des images incrustées dans ma tête, s’immisçant jusque dans mes rêves, mes rêves en noir, où les couleurs se sont tues.

Durant les différents témoignages, je ne peux m’empêcher de jeter de brefs regards vers le monstre qui demeure prostré, immobile. Il semble écouter lui aussi, comme si l’on ne parlait pas de lui mais d’un autre. Un autre qui aurait commis ce crime, ces actes sans nom. Le monstre semble perdu. Il est seul, comme il l’était lorsque les coups pleuvaient sans qu’il ne sache pourquoi.

Je réalise soudain qu’avant d’être un monstre, l’homme était un enfant. Qui n’a jamais pu jouer comme les autres enfants. Qui ne s’est jamais endormi le soir, comme les autres enfants qu’on rassure ensuite d’un baiser, après qu’on leur ait conté des histoires lointaines de princes et de princesses tourmentés par des ogres. Ces histoires, le monstre, lui, les vivait tous les jours.

L’homme s’avance à la barre. Il dit qu’il aimait sa femme. Qu’il l’aimait plus que tout. Mais que c’était plus fort que lui. Depuis qu’il avait compris qu’elle le trompait, il n’arrivait plus à se contrôler. Ça partait tout seul quand elle rentrait tard le soir, empestant le parfum et l’odeur de l’autre.

– Ne vous disait-elle pas que son travail l’obligeait parfois à rentrer plus tard ? demande l’avocat général.

L’homme hoche la tête.

– Si. Mais je sais que ce n’était pas vrai. En tout cas, pas tout le temps. Parfois oui.

L’homme s’embrouille, bafouille. Il avait vu l’autre. Un jour par hasard. Sa femme et lui se tenaient la main.

– Un ami d’enfance qu’elle venait de retrouver… murmure l’avocat.

– Je sais que c’est faux ! s’écrie l’homme qui se tait aussitôt, abattu.

L’homme ne croit pas aux amis d’enfance.


Avant, j’étais sûre de moi.

Sûre de la décision que j’allais prendre à l’issue de ce procès. Le meurtre est bel et bien là. L’homme l’a reconnu, même s’il a clamé qu’il ne voulait pas, que c’était un accident. La défense a insisté sur le fait que le geste n’était pas intentionnel, ni prémédité.

Que va-t-il advenir de lui ? Va-t-il finir sa vie dans les cellules crasseuses d’une prison ? Et se retrouver, à nouveau, martyrisé par d’autres criminels enfermés depuis trop longtemps ?

Pourtant, lui aussi a commis un crime. Tout comme son propre père − n’est-il pas tout aussi criminel de frapper un enfant ? – tout comme l’était peut-être aussi le père de son père.

Un doute s’est immiscé en moi.

Et le doute m’envahit. Jusque dans le souvenir de mon propre père qui un jour est parti, me laissant seule après avoir fait taire à jamais celle qui n’a jamais pu me voir grandir.

Mon père… Qui était-il vraiment ? L’avais-je réellement connu ? Avais-je cherché à savoir la vie qu’il avait eue… avant ? Avant qu’il ne soit grand. Avant qu’il ne rencontre ma mère. Avant que je ne vienne au monde. Avant l’horreur. Lui et ma mère avaient-ils été heureux ensemble ? Quand tout cela avait-il commencé ? Dès le début de leur mariage ? Quelques années après ?

Effrayée, je me redresse soudain sur ma chaise. Suis-je en train de chercher des excuses à ce père inexistant… trop existant… ? Peut-il avoir des excuses ?

Bien sûr que non !!!

Peut-il avoir, comme cet homme à la barre de l’accusation, des circonstances atténuantes ?

Mon esprit affolé me crie que non !

Mes entrailles, elles, se retournent.

Mon cœur me chuchote des choses que j’ai du mal à comprendre, que j’ai du mal à entendre. Je tourne à nouveau la tête vers le monstre… l’homme… Fabien…

Bientôt, il faudra que je me lève.

Et je serai seule pour délibérer.

 

2 commentaires:

  1. christiane LOISEAU2 mars 2025 à 19:48

    LA CONSCIENCE POUR juger dans un tribunal n'est pas la capacité de tout le monde, mais lorsqu'on est obligé de donner son verdict, c'est vraiment un cas de conscience, sera t il un bon jugement ? ET EN Plus si c'est un probleme familial , mesurer le pour , le contre, moi je resterais dans un grand embarras. histoire qui donne a beaucoup réfléchir pour dire la bonne vérité. un mort d'un coté et de l'autre une faute qui a poussé à cet acte final. cette histoire donne à beaucoup
    REFLECHIR, pas facile;

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    1. Oui, difficile de juger...
      Merci Christiane, de ta lecture et commentaire

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