L'AFFAIRE GERTRUDE PASSEGRAIN
S’il est une affaire qui n’a toujours pas été résolue, c’est bien celle de la disparition de ma grand-mère.
Ce
n’est pourtant pas faute de régulièrement tout reprendre : les
procès-verbaux, les photos, les témoignages… Car, même si l’affaire a
été classée depuis longtemps, trente-deux ans précisément, le carton
recelant les pièces du dossier ayant fini, lui, par atterrir en douce
chez moi, me permet de me pencher dessus à mes heures perdues, quand je
ne suis pas occupée à traquer les méchants. En effet, l’irrésolution de
la disparition de ma grand-mère m’avait, à l’époque, fortement
contrariée et je m’étais alors fait une promesse : celle de prendre un
jour moi-même les choses en main. A l’âge requis, j’étais donc entrée,
avec force et conviction, dans cette belle institution qu’est la police.
Mon acharnement avait fini par me propulser commissaire au quai des
Orfèvres mais, hélas, malgré ma hargne toujours aussi tenace, je
n’avais pu faire évoluer cette affaire qui me rongeait depuis des
d’années.
A l’époque du drame, j’habitais dans le sud-ouest de la
France. A Auch, précisément. J’aimais particulièrement ses petites rues
médiévales, bordées de ces maisons aux colombages projetant des ombres
sur les murs éternellement froids et peignant de noir profond les
recoins dans lesquels je ressuscitais mille et un faits sordides. Ces
anecdotes, que j’inventais selon mon élan du moment, épouvantaient
délicieusement mes copines qui adoraient m’accompagner dans mes
sinistres promenades. En cela, j’étais la digne petite-fille de ma
grand-mère, que je fréquentais assidument.
Ma grand-mère logeait
dans une petite maison aux abords d’une clairière, clairière elle-même
située au beau milieu d’un bois s’étendant à l’ouest de la ville. Elle
vivait seule depuis que son mari, en son temps garde forestier, était
passé de l’autre côté. C’est ainsi que ma grand-mère nommait le grand
mystère que personne n’a jamais véritablement réussi à percer. Le pépé,
je ne l’ai jamais vu. Il vadrouillait déjà de l’autre côté avant que je
ne vienne au monde. Ma grand-mère était par ailleurs le seul
grand-parent qui me restait. Je l’appelais affectueusement mémé. Elle
avait en horreur ce diminutif. Sans doute refusait-elle catégoriquement
de vieillir à ce point.
– Mémé, tu me racontes une histoire ?
– Arrête avec mémé, je te l’ai déjà dit ! s’exclamait ma grand-mère, énervée que je m’obstine.
– Mais tu me racontes une histoire ? »
Elle
n’ouvrait pas de livres. Inutile. Mémé était une conteuse sur le vif.
Elle mêlait allègrement ses propres histoires aux légendes de notre beau
pays gersois, privilégiant leur déroulement dans des endroits tout
proches, comme la grotte aux fées ou la fontaine du saut aux loups, car
elle savait que j’irais fatalement m’y balader histoire de vérifier, ou
tenter tout du moins d’en percevoir les échos lointains. Enveloppant
habilement ses phrases d’ombres et d’effrois afin que le frisson soit
garanti, elle me les déroulait lorsque j’étais confortablement installée
sur son lit dont j’avais fait mon refuge absolu. Enfouie sous le gros
édredon rouge, épais comme un nuage qui s’aplatissait avec un pouf d’air
quand je m’affalais dessus, mémé venait s’allonger à mes côtés et,
toutes deux complices, l’une ouvrait tout grand ses oreilles tandis que
l’autre contait. Son imagination diabolique rendait effrayantes les
visions que ses histoires évoquaient dans mon esprit. Car il s’agissait
bien alors d’imagination, ce que me soufflent aujourd’hui mon esprit
raisonnable d’adulte, mes quarante-deux ans et ma logique infaillible de
flic. Mais petite, moi, j’y croyais fermement aux histoires de mémé,
aux âmes damnées venant gratter la nuit à la porte des maisons, aux
ogres mangeant les enfants pas sages – et quand bien même on était
gentil, les ogres, ils s’en foutaient pas mal, disait mémé, un enfant
pas sage ou un enfant sage, ça avait le même goût – aux longues dents
acérées des loups se promenant et se transformant sournoisement dans les
nuits de pleine lune. Il fallait faire attention. Surtout quand je
venais lui rendre visite, me disait-elle avec un regard grave par-dessus
ses lunettes demi-lunes qui lui tombaient sur le bout du nez. Enfin,
tempérait-elle aussitôt devant ma mine effrayée, toi, tu ne risques
rien, tu repars toujours avant la tombée de la nuit.
Il faut
l’avouer, mémé était particulière. Ses manières et son langage bien à
elle n’entraient pas dans le cadre du socialement correct. Parlant le
« vrai », ainsi le revendiquait-elle, sans hypocrisie, sans flagornerie,
sans enrubanner ses mots d’affabilités, elle rabattait haut et fort le
caquet de ceux qui l’emmerdaient. « Vos gueules ! » l’entendait-on
répondre à ceux qui résistaient. Mémé ouvrait la sienne quand elle
n’était pas d’accord ou quand elle constatait de ses petits yeux
inquisiteurs des choses qui ne lui paraissaient pas très catholiques.
Elle avait un sens de la justice particulièrement développé ; tout ce
qui, à ses yeux, était mensonges, cachotteries, complots la mettaient
hors d’elle. Vous l’aurez deviné, mémé n’était pas du genre à être
invitée à déjeuner, ni à dîner, ni à prendre le thé, ni à quoi que ce
soit, et l’on se précipitait pour changer de trottoir quand on la voyait
arriver de loin. La vieille bique était un peu trop curieuse, elle
parvenait on ne sait comment à dénicher les secrets qu’on pensait bien
cachés et même bien enterrés. On préférait ne pas prendre de risque.
Mémé
était du côté de mon père. Que je n’ai pas connu non plus, celui-ci
ayant décidé de rejoindre mon grand-père le jour même de ma venue en ce
monde. Une fois son lâche de fiston disparu, quelque part donc on ne
savait où, mémé s’était recluse dans sa maison et sa forêt. Les
principales visites qu’elle eut par la suite furent les miennes, lorsque
je fus en âge de venir seule à vélo, ma mère s’étant mise en tête que
mémé changerait peut-être à mon contact, qu’elle deviendrait plus
civilisée, sans quand même devenir raffinée, il ne fallait pas non plus
exagérer.
– Tu comprends, me disait-elle au moment de partir,
c’est quand même ta grand-mère. Tu n’oublieras pas de prendre en
partant le panier à l’entrée, j’ai mis à l’intérieur une galette et un
pot de confiture de rhubarbe. Ce n’est pas moi qui les ai faits, vu
comme je cuisine, mais enfin je ne pense pas que cela la perturbera
beaucoup. Et puis, tu feras bien attention sur le chemin à ne pas parler
aux inconnus. Les hommes, ça ne pense qu’à une chose : jouer à
saute-mouton, voire plus, ils ont la perversion dans l’âme » De là, ma
mère me poussait gentiment dehors après m’avoir recouverte d’une cape
rouge munie d’une capuche qu’elle avait spécialement achetée au magasin
du coin et que j’eus en horreur dès l’instant où je la vis. « Ça peut
toujours servir s’il pleut » avait-elle assuré pour sa défense.
Ma
grand-mère n’a finalement pas changé, moi si. Le temps que ma mère se
rende compte de ma métamorphose, il était déjà trop tard. J’avais
parfaitement assimilé les us et habitudes de mémé et cela me convenait à
vrai dire bien.
Ce fameux jour où mémé disparut, je m’étais
attardée dans la forêt car j’avais remarqué de jolies fleurs et l’idée
m’était venue d’en faire un beau bouquet afin d’agrémenter les offrandes
que je lui apportais. J’imaginais la tête de mémé à la vue de la
sempiternelle galette et de la confiture. « Encore ! gueulerait-elle
d’indignation, tu ne lui as toujours pas dit à ta mère de m’acheter
une bouteille de Jack Daniel’s ? » Et puis j’étais aussi intriguée par
les révélations de ma mère sur le fait qu’on pouvait jouer à
saute-mouton dans les bois. Hélas, je ne rencontrai personne, hormis le
gros brigadier César, tout seul en patrouille dans le coin, qui crut bon
de me préciser qu’il surveillait les environs, on ne sait jamais,
rapport à la mort de la petite Annabelle dont on avait retrouvé le corps
quelques jours auparavant dans le canton voisin, affreusement mutilé et
abandonné dans un fossé. Je voyais mal le brigadier jouer à
saute-mouton. Je me suis dit qu’il s’écraserait à la première occasion
et qu’il aurait du mal à se relever.
Arrivée devant la porte
après mes joyeuses déambulations, je constatai que celle-ci était
fermée. C’était étrange car mémé laissait en permanence sa porte
ouverte, n’ayant peur de rien, pas même des personnages qu’elle
inventait – auxquels souvenez-vous, je croyais – et que je pensais
cachés dans la forêt, attendant patiemment la nuit pour sortir. En
outre, elle savait bien que la seule personne venant jamais la voir,
c’était moi. Je toquai à la porte. Personne ne répondit. J’étais là,
fouillant ma mémoire, mémé ne m’avait-elle pas dit qu’elle devait
s’absenter ? quand j’entendis soudain un bruissement de feuilles en
provenance de la forêt. Quelqu’un s’approchait, essayant de se faire le
plus silencieux possible. J’avoue, mon cœur s’est mis à battre la
chamade. Avec toutes ces histoires que me racontait mémé, il y avait de
quoi. Même si la nuit était encore assez loin.
Apparut alors,
sortant de derrière les fourrés, un homme. C’était un chasseur. Muni
d’un fusil, il avançait précautionneusement vers la maison. Quand il me
vit, il posa un doigt sur ses lèvres et m’intima d’un geste de la main
de reculer. S’approchant ensuite de la maison, il mit son fusil en joue
puis, d’un élan, d’un seul, il enfonça de son pied la porte qui vola en
éclats et se rua à l’intérieur. Il y eut un grand remue-ménage suivi
d’une explosion, puis d’un cri de victoire : « Saleté ! Je t’ai eue ! »
Auquel succéda un silence de mort.
Prudemment,
je m’approchai du seuil de la porte. A l’intérieur et dans le
contre-jour, je distinguai une forme sombre à terre, recouverte de
poils, sur laquelle se penchait le chasseur. D’un petit signe, il me fit
comprendre que je pouvais entrer.
– Tu n’as plus rien à
craindre, dit-il. Regarde-moi ce spécimen. Ça faisait un bon moment que
je le traquais celui-là. Mon flair ne m’a pas trahi. Ce salaud avait
réussi à s’infiltrer je ne sais comment dans cette bicoque.
M’avançant,
je vis alors un énorme loup gisant dans une mare de sang, sous le
sourire carnassier du brave homme fier de son exploit. Je tournai la
tête à droite et à gauche, revins sur la bête dont les poils baignaient
dans le sang noir et visqueux, puis, d’une petite voix, demandai :
« Elle est où mémé ? »
Je revois, dans mon souvenir d’enfance,
les gendarmes alertés retournant toute la maison, soulevant le gros
édredon rouge – des fois que mémé se serait planquée dessous – faisant
le tour du jardin, allant même jusqu’à se pencher au-dessus du puits, et
sur insistance du brigadier César, à y descendre pour contrôler, au cas
où mémé, affolée par le loup qui était entré chez elle, aurait décidé
de sauter dedans. Rien n’y fit. Mémé avait disparu et je ne l’ai plus
jamais revue.
Trente-deux ans plus tard, j’en suis donc toujours
au même point. Qui a tué mémé ? Car, pour moi, depuis le début, nul
doute que celle-ci est morte assassinée. J’en avais déjà, à dix ans,
l’intime conviction même si ma certitude relevait uniquement du domaine
de l’intuition, sentant, au-delà des apparences que je jugeais
trompeuses, l’implacable logique qui ne m’a depuis jamais quittée. Mémé
n’avait pu disparaître ainsi, comme par magie. Et elle n’était pas tout
simplement tombée en syncope quelque part, trainée par quelques
bestioles l’ayant menée dans un repaire sauvage bien caché, comme
l’avait suggéré certains. Malgré son âge, mémé était une force de la
nature. Elle ne pouvait pas mourir bêtement. Si mémé avait disparu,
c’est que quelqu’un l’avait aidée. Mais, faute de corps, ce quelqu’un
n’avait jamais été inquiété. L’affaire avait donc été classée.
En
devenant flic, j’ai récupéré les éléments de l’enquête. Je m’y replonge
régulièrement, relisant les rapports, détaillant les photos prises le
jour de la disparition et versées au dossier : le loup, au fond pas si
gros que ça (dans le monde de mon enfance, tout était immense), cet
homme au fusil souriant niaisement devant, les meubles jetés à terre
dans la lutte féroce, le jardin, les arbres à l’orée de la clairière.
Les gendarmes avaient fini par organiser une battue, avec bénévoles peu
motivés à l’appui ; tu parles, personne ne s’était vraiment foulé pour
chercher, fouiller, explorer. Peut-être que la vieille elle avait été
bouffée par le loup avait bêtement suggéré César en rigolant, sous mes
yeux d’enfant meurtrie.
C’est aussi pour ça que je suis devenue
flic. Pour dézinguer les connards de cette espèce. Et aussi les autres.
Ceux qui persécutent les faibles, trucident les innocents, massacrent
les vieilles personnes sans défense. Je voulais faire honneur à mémé,
les voir s’agenouiller de honte ou de trouille devant Moi, représentante
de la Loi, de la Justice et de la Vérité. Je suis devenue réputée dans
le milieu. Les caïds, ils ne me font pas peur. Je les bats même à leur
putain de langage. Respect. Il faut dire aussi que j’ai été à bonne
école avec mémé. Les nouveaux, les bleus, ils me regardent avec des
yeux ronds, les anciens, les plus vieux, ils finissent par s’habituer.
Au fond, le principal, c’est que les résultats soient là.
Pourtant,
ils ne le sont pas tout à fait puisque cette histoire continue de me
hanter. Je ne supporte pas de rester sur un échec et la disparition non
résolue de mémé, même si à l’époque, je n’avais que dix ans, c’est quand
même pour moi un échec.
Bon, il va me falloir à nouveau tout
reprendre. Ressortir le carton après avoir passé un bon coup de chiffon
pour retirer la couche de poussière entassée dessus et les toiles
d’araignées s’étirant d’un coin à l’autre du placard. Relire les
rapports. Encore. Regarder les photos. Encore. A la loupe, au microscope
s’il le faut. Je renverse la boîte sur la table basse du salon, file à
la cuisine remplir un verre à ras bord de Glenfiddich (désolé mémé, je
n’aime pas le Jack Daniel’s), le vide d’un coup. Je suis fin prête pour
replonger dans le passé.
Et je le déniche enfin. Ce truc, là sous
mes yeux. Que depuis toutes ces années, je n’avais pas remarqué. Alors,
pourquoi seulement maintenant ? J’ai gueulé : « Putain, le fils de
pute ! », attrapé mon portable indiquant deux heures (du matin),
appelé Lulu. Lulu, c’est Louis, le gars qui travaille au labo sur les
photos.
– Lulu ! Rapplique !
– Non mais t’as vu l’heure qu’il est !
– Rien à foutre. Rapplique je te dis.
– C’est urgent ?
– A ton avis ?
– Tu fais chier !
– Très bien. Je t’attends.
Fin de l’appel.
Lulu s’est pointé moins d’une demi-heure plus tard. Je savais qu’on pouvait compter sur lui.
– C’est quoi ton truc de ouf ? demande-t-il avec un bâillement à s’en décrocher la mâchoire.
Excitée, je lui mets dans la main une photo, tout en désignant un endroit précis :
– Tiens, agrandis-moi ça.
–
Tu te fous de ma gueule ? dit Lulu en regardant la photo. Comment tu
veux que j’arrive à grossir convenablement ce machin, à partir de ça ?
– C’est ton taf, démerde-toi !
Lulu se gratte la tête :
– Tu veux ça pour quand ?
– Ben, pour hier ?
– Bon. Ok.
Lulu
s’est bien débrouillé. Je savais que c’était un génie. Ce n’est pas
net, net, mais suffisant pour que mes doutes se transforment en
certitudes.
– Alors ? demande-t-il.
Je sors d’un dossier une coupure de presse que je pose devant lui.
– C’est l’affaire Annabelle Chaumont, dis-je.
– Celle qui est morte juste avant la disparition de ta grand-mère ?
Lulu
connait ses classiques. J’ai bien dû lui raconter l’histoire de mémé
une bonne centaine de fois. A jeun ou bourrée, dans mes moments de
déprime.
– Observe, lui dis-je.
Et je pose côte à côte la
photo grossie et la coupure de presse montrant un portrait d’Annabelle
avant qu’elle ne soit retrouvée morte dans le fossé, violée, étranglée.
Lulu se penche dessus, sa tête fait des va-et-vient de droite à gauche,
de gauche à droite.
– Putain ! s’exclame-t-il soudain.
– Tu comprends maintenant ?
– Le fils de pute !
Puis, après un temps de silence :
– Tu veux que je vienne avec toi ?
– Non, c’est une affaire personnelle.
Et
me voilà revenue dans le pays de mon enfance, quitté voilà des années
pour aller parfaire mon métier de flic jusqu’aux Orfèvres. Dès le péage
d’Agen passé, m’offrant une virée nostalgique sur les routes jalonnées
de souvenirs, je retrouve avec émotion la richesse des terres
vallonnées, le parfum des senteurs particulières encore greffées dans ma
mémoire, les jolis villages de pierres habillés de lumière, contemple
dans un détour la statue érigée sur la place de Lupiac de Charles de
Bats de Castelmore, comte d’Artagnan, un des héros de mon enfance dont
mémé m’avait aussi conté les exploits, tandis que le vent chaud entrant
par la fenêtre ouverte de ma voiture emplit l’habitacle du chant des
grillons et me murmure à l’oreille les histoires lointaines de ma
grand-mère, empreintes encore de l’ombre des grands loups, des ogres et
des âmes errantes.
Avant d’aller voir César averti de ma visite,
le gros brigadier qui avait suivi l’enquête de la petite Annabelle,
devenu par la suite adjudant-chef et en passe de devenir maire de la
ville d’Auch, j’ai laissé ma voiture en bordure du bois et m’y suis
enfoncée, contemplative, marchant un long moment jusqu’à la grotte aux
fées puis de là, encore plus loin, jusqu’à la maison de mémé, toujours
droite, mais à l’abandon, le lierre rongeant les murs, et la porte
grande ouverte. Comme si elle m’attendait toujours, n’espérant de moi
qu’une chose : que je retrouve le meurtrier.
🐺
Toc ! Toc !
Au loin, une voix faible.
– Qui est là ?
– Emilie.
– Emile qui ?
– Emilie, la petite fille de Gertrude Passegrain !
Long silence. Puis :
– Ah oui ! Entre Emilie, la porte n’est pas fermée à clé.
J’ouvre
la porte, avance sur le seuil de la pièce faisant office de séjour et
de cuisine et jette un œil sur les meubles, la cheminée, les cadres et
les tableaux accrochés aux murs, les divers objets posés çà et là sur
les étagères. Je distingue enfin tapie sur le canapé tout au fond de la
pièce une masse sombre d’où s’échappe une voix geignarde.
– Je suis malade. Je ne peux pas me lever. Avance-toi donc.
Je m’approche vers César, allongé, emmitouflé sous une tonne de couvertures.
– Emilie… dit-il presque dans un râle. Comme tu as grandi.
– Et vous bien vieilli.
– Alors, tu es venue faire un petit tour au pays ?
Saisissant une chaise, je m’installe à quelques mètres de César.
– Je suis venue boucler mon enquête, lui dis-je.
César porte vers moi un regard étonné.
– Ton enquête ? Quelle enquête ?
– Celle de la disparition de ma grand-mère.
Silence méditatif de César. Je continue :
– En même temps, coup de bol, j’ai résolu l’autre affaire, celle de la petite Annabelle ? Vous vous souvenez ?
César soupire, son regard voilé de tristesse s’abaisse.
– Hélas… mais c’est si loin tout ça…
– Trop loin pour ne plus y penser ? Trop loin pour ne plus regretter ?
– Regretter ? dit César en levant brusquement les yeux. Regretter quoi ? J’ai fait tout ce que j’ai pu, tu le sais bien !
– Comment le saurais-je ? Je n’étais qu’une enfant.
Un silence lourd s’installe, avant que je ne reprenne :
– Maintenant je sais.
– Tu sais quoi ? dit César, une lueur incertaine dans le regard.
–
Je sais qui a violé Annabelle, je sais qui l’a égorgée, je sais qui a
tué mémé parce qu’elle avait compris. Et je sais où elle se trouve.
Un
nouvel éclair passe dans les yeux de César, qu’il rétrécit subitement.
Lui aussi, il a compris. Il ne sait pas comment mais il est certain qu’à
cet instant précis la vérité n’est pas loin d’être dite. Il rit, essaie
de gagner du temps.
– De toute façon, lance-t-il, ça fait plus de trente ans…
– Sans doute, mais moi, je veux l’entendre de ta bouche, César, de ta bouche de pervers, de ta bouche immonde d’assassin.
Les couvertures se soulèvent brusquement, César s’assied tout habillé, un fusil à bout de bras.
– Tu
y tiens tant que ça, salope ! Tu veux vraiment savoir comment j’ai
achevé ta grand-mère, cette fouineuse de merde ! Comment je me suis
faite la gamine qui chialait pendant que je la finissais !
L’instant
se fige. La vision d’un édredon rouge surgit devant mes yeux tandis
qu’il me semble entendre au loin la voix de ma grand-mère contant une de
ses terribles histoires :
« Parfois l’homme devient loup.
Cette bête immonde qui rôde dans les bois. Parfois l’homme marche à la
limite des enfers puis décide de s’y enfoncer. Et plus rien ne peut le
sauver. Il remonte à la surface et sa peau devient sombre, se couvre de
poils, sa bouche s’étire, cruelle, implacable, ses dents s’allongent,
deviennent acérées tels des poignards. Son regard noir et sans fond ne
possède alors plus une seule trace de l’âme qui l’habitait…»
Et la bête ricane devant moi :
– J’avais
pressenti que tu ne venais pas pour rien. Même si ce n’était qu’une
vague intuition. Mais suffisante pour que je prenne mes précautions. Tu
vois, l’ancien flic est toujours en éveil. Alors, explique-moi, comment
tu as su ?
J’admets, cela a pris des années. Je sors de ma poche
une photo et un agrandissement que je jette à l’ordure me faisant face.
On y voit le gros brigadier penché au-dessus du puits, guidant un
pauvre bougre inspectant le fond. Et puis, quand on regarde bien, on
voit, oh ! à peine, quelque chose dépassant de sa poche. Un truc
indéfinissable, comme un mouchoir, un bout de tissu, il fallait vraiment
agrandir pour s’apercevoir que le truc en question, il était rose avec
un petit nœud accroché dessus, comme un chouchou, comme le chouchou dans
les cheveux d’Annabelle trouvée dans le fossé et dont une photo, prise
avant sa mort, avait illustré l’article relatant l’affaire paru dans la
presse. Le même chouchou. Devenu trophée. Et mémé savait. Elle avait
surpris le gros brigadier dans les bois non loin de l’endroit où venait
d’être commis le crime. Elle savait et c’est pour cela qu’elle m’avait
demandé de venir plus tard ce jour-là. « Avant, je dois voir
quelqu’un », m’avait-elle dit d’un ton mystérieux. Tout est remonté d’un
coup. Tout s’est emboîté comme dans un puzzle.
Je lance alors le coup de grâce :
– T’es
foutu César. Je vais rendre l’affaire publique. Ce ne sera pas
difficile de prouver que c’est toi. Il suffit d’une analyse ADN. Quant
au corps de ma grand-mère, tout au moins ce qu’il en en reste, on le
retrouvera au fond du puits, n’est-ce-pas ? Là où tu l’as balancé, après
que tu as si bien insisté pour faire fouiller le fonds. Pour être bien
certain qu’il n’y aurait plus d’inspection après. Oh bien sûr, il y a
prescription, on ne te bouclera pas pour toutes ces horreurs. Mais tu
auras tout le monde au cul. Tu peux déjà dire adieu à ton futur mandat
d’élu. Qui voudrait d’un maire violeur d’enfants, qui voudrait d’un
maire meurtrier de vieilles personnes sans défense ? Ta vie va devenir
un enfer, César. Peut-être même que, par soif de vengeance, quelqu’un
essaiera de te supprimer. Tu vivras dans la peur permanente d’être
suivi, d’être surpris. N’importe quand. N’importe où. Tu pourras
toujours essayer de fuir. Essayer… Quant à réussir, ça c’est une autre
histoire…
César voit rouge. C’était le but.
– Je vais te
la fermer ta gueule, sale connasse ! éructe-t-il. Sale fouineuse de
merde ! Ah ! t’es bien comme ta grand-mère ! Toujours à vouloir fourrer
son nez partout, la vioque ! Deux emmerdeuses, voilà ce que vous êtes !
Vous et votre foutue morale !
La face grasse et rouge de César passe au cramoisi.
– Tu sais ce que j’en fais, moi ?! hurle-t-il.
Perdant
tout contrôle, il se lève d’un bond et, tremblant de fureur, me met en
joue et tire. Raté. Je me relève, chancèle. Le salaud m’a quand même
touchée à l’épaule. Au bruit de la déflagration, les gendarmes attendant
jusqu’alors sur ma demande au-dehors se précipitent à l’intérieur,
immobilisent César et le menottent.
J’ai des relations bien
placées dans le milieu. D’un côté comme de l’autre. Ça peut servir. Je
m’avance vers le meurtrier bavant de haine qui me fixe de ses yeux
déments et lui glisse doucement à l’oreille : « Tentative de meurtre sur
officier de police, César. Minimum cinq ans. Avec tes antécédents et la
pub que je vais te faire, tu vas voir, la taule, c’est très
instructif »

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