Chloé pénétra dans le commissariat, adressa un petit signe vers Eudes Michon, le brigadier en charge de l’accueil, qui lui rendit son salut accompagné d’un sourire jovial, puis elle se dirigea vers l’escalier de service pour rejoindre le bureau du commissaire Champlain, au 2e étage. Elle négligea volontairement l’ascenseur, préférant grimper en courant la volée de marches, exercice qu’elle avait décidé d’intégrer dans le cadre de son entretien physique. Un « Entrez ! » sec se fit entendre dès qu’elle frappa deux petits coups à la porte.
— Commissaire, dit-elle en le saluant.
Elle fit également un petit signe de tête vers les personnes présentes, englobant vaguement Adélard Pelletier, tranquillement installé dans le fauteuil réservé aux invités de marque, qui lui rendit un demi-sourire à peine engageant. C’était un fait : lors de sa journée d’intégration, Chloé avait vite compris à qui elle aurait à faire. En attendant à la machine à boissons que le thé qu’elle avait sélectionné se prépare, les propos de Pelletier, installé à une table non loin avec deux collègues, étaient parvenus à ses oreilles, Pelletier n’était pas très discret. À vrai dire Chloé aurait juré que le ton de sa voix s’était volontairement intensifié à son arrivée. Le sujet tournait autour de la femme et de son rôle dans la société, en tout cas celui que Pelletier lui attribuait. D’ailleurs, résumait-il, c’est simple. La femme devrait s’occuper de son mari, point barre. Et bien sûr des enfants. Très important, ça, les enfants, surtout leur éducation, soulignait Pelletier de sa voix désagréable. Veiller à ce que les gosses grandissent bien. Ah ! Si on avait donné un peu moins de liberté à tout ça, peut-être serait-on aujourd’hui dans une tout autre situation. Au lieu de cela, les emplois étaient saturés, les divorces s’accumulaient, les mioches allaient à vau-l’eau. Le lieutenant Pelletier était nostalgique d’un temps où chacun était à sa place et où tout allait très bien ainsi.
Le commissaire Champlain, la cinquantaine bien entretenue, avait la physionomie grave. Depuis son arrivée, Chloé n’avait pas encore vu son visage s’éclairer d’un sourire. C’était peut-être la raison des deux ridules qui s’étaient formées de chaque côté de ses lèvres et qui avaient fini par lui donner cette allure austère. De taille moyenne – légèrement plus petit que Chloé, mais Chloé était grande – le commissaire était cependant musclé, cela se voyait à ses avant-bras sur lesquels il avait remonté les manches d’une chemise d’un blanc immaculé et parfaitement repassée.
La pièce où ils se trouvaient était spartiate. Des murs nus, à l’exception d’une photo encadrée, celle du président de la République. Un bonzaï soigneusement taillé. Un beau bureau en bois d’ébène, sans la moindre poussière, qui avait remplacé l’ancien, sans caractère, offert à toute personne intéressée lorsqu’il avait changé le mobilier. Un large et confortable fauteuil à dossier haut, tout de cuir noir, dans lequel le commissaire se tenait droit comme un piquet, regardant ses subordonnés d’un air grave. On sentait l’homme raffiné, un tantinet maniaque sur l’ordre de toutes choses, y compris celui de son bureau, et très probablement de sa maison. Ses yeux, dont l’iris noir ajoutait encore à l’austérité des lieux et du personnage, balayaient les visages qui le regardaient avec peut-être une pointe de crainte ou de déférence.
— J’ai reçu le rapport du légiste, dit-il.
— Déjà ? dit Pelletier.
— Oui. Bruneau était une pointure dans l’économie locale et j’ai demandé un traitement prioritaire. Et puis, j’aime les choses rapides. J’ai harcelé Hervé toute la soirée pour qu’il me remette son rapport aux aurores.
Il sortit un papier d’un dossier, l’agita dans les airs, se pencha au-dessus de son bureau comme pour tenter d’apporter une confidentialité soudaine à l’affaire.
— L’autopsie est formelle. Il ne s’agit pas d’un accident. Il y a là suffisamment d’éléments pour permettre de conclure à l’homicide.
Il y eut du mouvement tout autour. Les chaises raclèrent à terre. On échangea des regards consternés. Le maire. Assassiné.
— Quant à l’heure, poursuivit Champlain, la dégradation du corps par les flammes ne permet pas les relevés habituels. Cependant, on peut tout de même estimer que la mort s’est produite aux alentours de vingt heures, si l’on s’en réfère à l’appel de madame Lucas aux pompiers. La caserne étant à deux pas, cela a permis de réduire considérablement le temps d’intervention. On sait que le feu se propage très rapidement. En quelques minutes, il est déjà repérable. Si le meurtre, et donc l’incendie, avaient eu lieu plus tôt, la maison aurait été autrement détériorée.
— Quels sont les éléments attestant le meurtre ? demanda Bertrand Forestier.
— Un, dit Champlain en levant l’index, il apparaît que le crâne a subi un choc. L’impact laisse envisager un objet contondant.
— Comme un cendrier ? suggéra Chloé, sous le regard irrité de Pelletier.
— Par exemple. Deux, poursuivit Champlain en levant le majeur, ni cendres, ni monoxyde de carbone n’ont été retrouvés dans les poumons de la victime. Elle était donc déjà morte avant que le feu ne se propage. Certes, l’hypothèse de l’accident, telle que l’avait d’ailleurs suggéré notre lieutenant, – Champlain tourna son regard vers Chloé, tandis que Pelletier pinçait les lèvres – resterait tout de même crédible : Après s’être penché sur son passé douloureux – n’oublions pas que sa femme Elena est morte dans des circonstances tragiques – Bruneau boit jusqu’à la saoulerie, s’affale en titubant dans un fauteuil, pose maladroitement à ses pieds une bouteille d’alcool et un verre encore plein, qui peut-être se renverse, puis sans avoir conscience de son état avancé d’ébriété, il allume une cigarette… Pour une raison ou une autre, son cœur lâche. La cigarette qu’il tenait à la main tombe et fait son œuvre en rencontrant le liquide à terre. Celui-ci s’enflamme, le feu se propage…
Champlain se recula dans son fauteuil, pensif. Puis, il reprit :
— Seulement, l’impact au crâne ne colle pas avec cette théorie. Pourquoi cette trace de coup, s’il s’agit d’un simple accident ? Ceci nous amène donc à valider la thèse du meurtre. Reste à savoir si le modus operandi était bien celui prévu par l’agresseur… Peut-être avait-il envisagé de le tuer d’une autre façon ? A-t-il été pris de court ? A-t-il agi dans la précipitation ?
— Ou peut-être est-ce simplement une dispute qui a mal tourné ? avança Morvan.
— C’est aussi une possibilité. Rien n’est à laisser au hasard. En tout cas, le parquet a déjà fait le nécessaire pour ouvrir une enquête. Morel ne pourra malheureusement pas être des nôtres, n’étant pas suffisamment remis.
Le commissaire se tut un instant, puis poursuivit d’une voix plus ferme :
— Inutile de dire que cette affaire devient la priorité numéro une, mais je le dis quand même. Et je veux que nous nous y mettions tous sans plus tarder. Cette ville n’est pas très grande et ce meurtre va entacher sa réputation. Je vous rappelle qu’elle est l’enjeu d’un très gros marché qui ne sera pas sans retombées pour la population.
— On en a tous entendu parler, dit Pelletier. Cette histoire a déjà soulevé pas mal de protestations.
— Vous comprenez bien évidemment l’enjeu économique pour la région et plus particulièrement pour notre ville, dit Champlain en balayant la remarque d’un geste de la main. Le meurtre de Bruneau risque en effet d’être un frein à ce projet. C’est grâce à lui qu’il a vu le jour et Bruneau, en tant que maire et entrepreneur, était entouré de relations importantes que lui seul maîtrisait. C’est en tout cas ce qu’a laissé entendre le procureur qui tient absolument à ce que l’affaire soit bouclée rapidement. Vous avez carte blanche, dans le respect de la loi, bien entendu. Je compte sur vous. Morvan, retournez sur les lieux, on ne sait jamais. Duchemin, établissez la liste de tous les proches : parents, amis, enfants, cousins, oncles, tantes, que sais-je encore et les emplois du temps de chacun. Pelletier, vous irez chez Bruneau Construction, je tiens à connaître l’avis de tout le personnel sur l’homme qu’était Bruneau, du directeur général à la femme de ménage. Vous, Lieutenant, poursuivit le commissaire en regardant Chloé, allez chez la mère Lucas. Peut-être se souviendra-t-elle de quelque chose. Ensuite, vous irez prêter main-forte à Pelletier. Avec le nombre de salariés que compte l’entreprise, vous ne serez pas de trop. Quant à moi, je vais m’occuper de la mairie pour voir comment ça se passait de ce côté-là. Des questions ? Non ? Alors, au boulot !
— Compris, répondit Chloé en se levant vivement.
Elle se tourna vers Pelletier, vautré dans son fauteuil, qui la regardait avec une lueur sombre au fond des yeux.
Tous deux rejoignirent la grande pièce qui leur était attribuée. Quatre bureaux y étaient disposés. Celui de Pelletier se situait côté fenêtre, l’endroit le plus lumineux. Il se laissa tomber sur sa chaise à roulettes, qui soupira douloureusement. Poussant de la main les dossiers épars sur l’ancien bureau du commissaire, que Pelletier s’était empressé de récupérer, il tira vers lui un calepin, fouilla dans un tiroir pour en tirer un stylo-bille au capuchon ravagé, et se pencha sur le carnet pour y gribouiller quelques mots. Debout face à lui, Chloé observait, pensive, le crâne dégarni de son collègue.
Des Pelletier, elle en avait croisés pas mal depuis qu’elle était entrée dans la police, et même avant. Arrogants, prétentieux, sachant toujours mieux que les autres, se défoulant sur autrui de leur misérable existence. Celui qui lui faisait face aujourd’hui était aussi mou que son fauteuil. Le ventre gras, bombé, boudiné dans une chemise dont les boutons étaient prêts à exploser, le visage parsemé de rougeurs disgracieuses, tout semblait crier défaite chez cet homme. Le problème, et c’en était un de taille, était que la défaite n’était pas assumée. Pire, la défaite criait famine, elle avait besoin de gloire et cela transpirait dans les gestes du gros lieutenant et dans ses regards sournois. D’ailleurs, il suffisait d’observer son écriture : ronde, molle, pointue, anguleuse, resserrée, subitement évasée, penchée vers la gauche, vers la droite, dans un enchevêtrement de hampes et de jambages inégaux… Tout dénotait un esprit ambitieux mais amorphe, hypocrite et calculateur, en tout cas pour quiconque avait étudié suffisamment la graphologie, ce qui était le cas de Chloé. Ce que Pelletier ne savait pas.
Le silence dans lequel on aurait pu entendre une mouche voler sembla soudain le perturber. Il releva la tête et fixa Chloé, qui attendait. Un étonnement fugace passa dans ses yeux, comme s’il se demandait ce que cette jeune femme pouvait bien faire là. Puis, reprenant subitement ses esprits, il se redressa avec l’air de quelqu’un venant d’être pris en flagrant délit. Chloé se retint de sourire devant le spectacle comique de cet homme, dans lequel elle lisait comme dans de l’eau de roche.
— Bon, dit-il d’un ton peu amène. Vous allez questionner la voisine de Bruneau, elle s’appelle Ghislaine Lucas. Dès que vous avez terminé, vous me retrouvez chez Bruneau Construction. – Il tapota de son gros doigt le feuillet qu’il déchira du bloc. – Voici l’adresse.
Chloé aurait éclaté de rire si l’attitude de Pelletier n’était pas aussi consternante. Comment cet homme était-il entré dans la police, c’était un mystère sur lequel elle se promit de se pencher.
— Donc, ne put-elle s’empêcher de souligner d’une voix faussement innocente, on suit les directives du commissaire…
Sentant la moquerie, Pelletier secoua la tête, furieux. Qu’on lui refourgue un collègue, soit. Lui, il ne voyait pas l’intérêt, le commissariat se portait très bien comme ça. Mais qu’on lui colle une flic qui n’avait rien à faire dans le métier, et qui aurait mieux fait d’être… d’être… Pelletier cherchait rageusement où il aurait pu imaginer cette fille qui n’avait pas la démarche d’une femme honnête et distinguée. En escort girl, peut-être, – et encore il était trop gentil – profitant de ses avantages pour mieux anéantir l’homme qui avait la faiblesse du portefeuille bien garni en cherchant à le séduire, à s’en amuser un moment pour ensuite le plaquer au sol, après lui avoir ôté son argent, sa dignité, ses illusions.
— J’ai un coup de fil à passer, répondit-il sèchement. Fermez la porte en sortant.
— Très bien, répondit Chloé. À plus tard alors.
Elle s’empara du papier qu’il lui tendait, alla le plaquer sur le tableau de liège au mur, se saisit d’une punaise et l’enfonça d’un grand coup sec dedans. Puis, elle passa la porte en la laissant grande ouverte, sous le regard noir de Pelletier.
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