Dès que l’on passait la porte de l’atelier, des odeurs vous prenaient : celle reconnaissable de la térébenthine mais aussi celles, plus subtiles, des peintures à l’huile qui se mélangeaient aux senteurs feutrées des pastels, des aquarelles, des acryliques, des savons.
À gauche de l’atelier, des dizaines de tableaux s’empilaient sur le sol. Dans un coin, une table envahie d’un joyeux désordre : des palettes multicolores, des croquis au fusain, des ébauches, des gobelets emplis de médiums, des couteaux et aussi des pinceaux de soie et de nylon qui avaient l’air posés un peu n’importe où mais qui l’étaient, en réalité, dans un ordre précis qu’Anou, seule, savait.
Elle entendit frapper à la porte et reconnut le petit toc toc de Charles. Il aimait toujours s’annoncer : « pour ne pas entraver l’esprit créatif », disait-il. Anou l’aimait aussi pour cela, cette délicatesse, même après toutes ces années de vie commune.
— Entre, dit-elle.
La porte s’ouvrit sur Charles et une inconnue, une jolie fille aux cheveux noirs et aux traits fins, qui se tenait derrière lui. Elle tomba instantanément sous le charme de son cou gracile et de son visage de madone.
— Anou, je te présente Chloé, dit Charles. Notre future locataire, si tu es d’accord bien entendu, ajouta-t-il, sachant d’avance qu’elle le serait. Anou était toujours de son avis.
— Venez, Chloé, entrez, dit-il.
Chloé pénétra dans la pièce dont l’univers se reflétait jusque dans les yeux de la femme qui s’avança vers elle. Des formes douces et arrondies, un regard pâle qui s’étendait comme un grand lac, des cheveux auburn, épais, retombant comme une cascade indomptable.
— Avez-vous déjà posé, Chloé ? lui demanda la femme.
Surprise, Chloé hésita, secoua la tête.
— Alors, vous poserez pour moi, vous voulez bien ?
— C’est-à-dire… je ne sais pas trop. Vous me prenez au dépourvu. Puis se tournant vers Charles : je devrais, vous croyez ?
Charles haussa les épaules en souriant.
— C’est vous qui voyez. En tout cas, si Anou vous le demande, c’est qu’elle a accepté l’idée de votre présence. N’est-ce pas, Anou ?
— Mais oui, bien sûr, s’exclama Anou. Pardonnez-moi, Chloé, reprit-elle confuse en serrant les mains de la jeune femme. Vous avez vu avec Charles, cela me suffit. Je vous souhaite la bienvenue.
— Chloé est de la maison, dit Charles.
— Ah bon ? dit Anou, le regard interrogateur.
— Lieutenant, confirma Chloé d’un hochement de tête. Mais vous êtes en plein travail. Je ne voudrais pas vous déranger.
— Travail n’est pas vraiment le mot, dit Anou. Quand je suis derrière mes pinceaux, je ne ressens que l’ivresse de la liberté. Venez, poursuivit-elle en tapotant doucement sur un tabouret, asseyez-vous. Cela vous ennuie si je fais quelques études, là, sur le vif ? Pendant ce temps, vous me raconterez…
Chloé se dirigea machinalement vers le siège. Après tout, elle n’avait pas d’urgence. Et la femme l’attirait. Peut-être avait-elle été sirène dans une autre vie. Sa façon de parler, sa voix au timbre particulier agissaient sur elle sans qu’elle ressente le moindre désir de s’en échapper. Au contraire des fonds obscurs, Anou semblait guider vers des sphères hautes et lumineuses. Et, sous les traits de crayon d’Anou la magicienne, Chloé raconta, immobile sur un tabouret, un peu d’un passé lointain, d’un père distant, d’une mère craignant les décisions d’un mari qu’on ne contredisait pas, des longues périodes passées loin d’eux, des grands-parents chez qui on la laissait, du sentiment d’être déposée là comme un paquet encombrant, de la solitude, de l’austérité d’une grand-mère et des gestes doux d’un grand-père qui avaient su la maintenir à flot.
Anou écoutait. Anou dessinait. Anou hochait lentement la tête, effleurait le papier, le regard comme plongé dans les mots qui se disaient et qui se mêlaient aux contours et aux ombres d’un visage prenant forme, peu à peu, sous sa main agile.
Au bout d’un moment, le silence s’installa. On n’entendit plus que le léger crissement du fusain sur la feuille. Anou était concentrée, emportée dans ses esquisses, tandis que Chloé, perdue dans son passé, regardait par la fenêtre entrouverte, sans vraiment les voir, les arbres dont les feuilles se balançaient doucement.
Puis, Anou releva la tête, le regard satisfait. Elle tendit à Chloé une esquisse, que celle-ci contempla, soufflée. Comment cette femme qui la connaissait à peine avait-elle su si bien la représenter ? Comment avait-elle su si bien dessiner la lueur sombre au fond de ses yeux, qu’elle savait flotter en permanence dedans, comme un nuage obscur éternellement présent derrière ses pupilles claires ?
— Tenez, dit Anou, c’est pour vous. J’en ai fait suffisamment pour les reprendre et les coucher sous la peinture à l’huile… ou peut-être l’aquarelle, ou les deux ! Vous m’inspirez, Chloé…
— Bien malgré moi, répondit cette dernière avec un sourire, je vous assure.
— Bien entendu malgré vous ! Avons-nous le choix de ce que nous sommes ?
— Peut-être un peu quand même, non ?
— Pas sûr… mais peut-être en reparlerons-nous. Après tout, rien ne presse, puisque vous êtes là pour un bon bout de temps, je crois ? fit Anou, un sourire aux lèvres.
— Je pense, oui… J’ai l’impression d’être ici un peu chez moi, c’est étrange.
— Pas si étrange que cela. Il est des rencontres qui ne peuvent qu’avoir lieu.
— Il faut croire… Bon, mais je vais peut-être vous laisser…
— Po… po ! À partir de maintenant, nous allons nous tutoyer, c’est impératif ! s’esclaffa Anou avec un grand sourire malicieux.
— Avec plaisir ! répondit Chloé.
Elle sortit de l’atelier, se disant que le lieu était vraiment parfait pour emménager. Elle n’aurait pu trouver mieux. Vivre non loin de l’ex-commissaire, qu’elle avait longtemps voulu rencontrer, et de cette femme dont elle se sentait déjà proche, la conforta dans sa décision.
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