Juin avait rapidement glissé pour laisser juillet démarrer. La première semaine, Chloé avait entrepris son déménagement et son installation à la ferme du Meilhant. Sa prise de fonction étant prévue pour la mi-juillet, cela lui laissait le temps d’organiser l’intérieur du logement, et ainsi de pouvoir accueillir Sophia dans les meilleures conditions. Il y avait des cartons à défaire, quelques meubles à monter, des peintures à envisager. Chloé préférait être tranquille pour tout agencer, décorer, afin que sa fille puisse atterrir dans un petit cocon. En attendant, Sophia était restée à Paris, chez sa grand-mère. Toutes deux étaient ravies de pouvoir passer ce moment ensemble, avant que Sophia ne parte pour trois semaines en colonie d’été. Mais celle-ci était tout de même venue le premier week-end pour découvrir les lieux et faire connaissance avec leurs nouveaux voisins. Anou l’avait accueillie à bras ouverts. Elle lui avait fait visiter son atelier. Sophia avait été subjuguée par toutes les couleurs et les toiles qu’elle n’avait pu s’empêcher de tripoter de ses mains potelées, sous l’œil d’Anou, ravie par la curiosité de la fillette. Chloé avait observé Charles, que Sophia, d’un naturel expansif, avait naturellement entouré de ses bras alors qu’il la regardait avec comme de l’étonnement dans ses yeux devenus perplexes, un bref moment. Puis se reprenant, il lui avait rendu son baiser en lui souhaitant la bienvenue. Chloé avait souri intérieurement même si elle se sentait plutôt tendue par ces présentations. Elle s’était posé mille questions sur la façon dont elle aurait peut-être à répondre aux questions de son hôte.
Sophia avait été enchantée par sa nouvelle future demeure et était immédiatement tombée amoureuse de Malika, lorsque celle-ci avait fait son apparition, humant qu’une autre humaine allait sans doute venir s’installer ici. Les deux nouvelles amies étaient allées se promener, Malika l’entraînant dans la visite du jardin tout en se frottant aux jambes de Sophia qui se penchait pour déposer sur ses poils soyeux des caresses et des baisers.
Chloé et Sophia avaient bien sûr été invitées pour le dîner, dîner qui avait été très animé. Sophia n’en finissait pas de raconter des anecdotes sous les regards amusés de Charles et Anou, tandis que Malika, elle, n’en finissait pas de se frotter sous la table aux jambes de la fillette, qui la comblait de mille attentions.
Le lendemain soir, au moment de repartir, Sophia avait agité ses deux mains par la vitre ouverte de la portière arrière à l’attention de Charles, Anou et Malika, jusqu’à ce que le véhicule disparaisse au détour du chemin.
À la mi-juillet, Chloé avait pu
emménager. Les longues journées d’été lui permettraient de profiter de la
lumière tardive pour finaliser la décoration après ses heures de travail, si
besoin était.
*
Charles Meunier, qui en avait profité pour passer par son jardin, frappa deux coups à la porte. En s’approchant, une rumeur sourde lui était parvenue aux oreilles. Il ne savait pas de quoi il s’agissait mais cela avait l’air sérieux.
Chloé apparut derrière le carreau, un pinceau à la main. La porte s’ouvrit et la rumeur s’amplifia. Un grognement sourd, sorti d’on ne sait où, rauque, brutal, sur fond de cordes hystériques. Jamais Charles n’avait entendu ça. Voyant l’expression hébétée du commissaire, Chloé disparut pour revenir quelques secondes après, alors que le silence avait remplacé le bruit démoniaque.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda-t-il, incertain.
— Screaming, répondit-elle puis, voyant le sourcil de Charles Meunier se soulever, elle précisa : c’est du chant guttural. Un souvenir de jeunesse que j’ai rapporté dans mes affaires. J’ai eu une envie subite de faire un bond dans le passé.
— Ah. Étonnant, dit Charles en ne se sentant pas si étonné que cela. Il soupçonnait Chloé de lui réserver bien des surprises. À vrai dire, cela l’enchantait. Il ne savait pas pourquoi.
— Pas votre genre, dit Chloé en ouvrant en grand la porte d’entrée pour laisser entrer l’ex-commissaire. D’ailleurs, je n’en écoute plus vraiment. Je me suis tournée vers autre chose.
— On change avec le temps, dit Charles. Moi-même, je suis passé par beaucoup de mouvances. Je n’ai pas connu mai 68 et j’étais encore jeune lors du mouvement hippie, mais j’ai quand même des souvenirs. Et puis mes goûts ont changé, au hasard de mes cheminements. À présent, j’écoute les notes d’une beauté implacable de Satie. Et aussi celles de requiem : Mozart, Fauré… Rien de triste, contrairement à l’idée qu’on s’en fait. Il y a là une magnificence vous portant vers des contrées aptes à vous saisir tout entier. Je vous ferai écouter si vous le voulez. Je suis quand même étonné qu’avec votre musique, vous m’ayez entendu frapper à la porte.
— Je ne vous ai pas entendu, dit Chloé, j’ai vu une ombre derrière la vitre.
Charles pénétra dans la pièce entièrement repeinte. Quelques cartons étaient empilés, qu’il observa en hochant la tête. Peu de choses, peu de souvenirs, comme si la jeune femme n’avait apporté que le strict minimum. Et encore.
— Je suis en mission, dit Charles. Anou demande si vous voulez vous joindre à nous pour le dîner. Cela me ferait bien sûr également plaisir. Un vrai repas, dit-il en montrant du regard les assiettes empilées à la va-vite dans l’évier.
— Oui, reconnut la jeune femme, j’avoue que la cuisine, ce n’est pas mon fort. Je profitais de ma soirée pour finaliser la peinture dans les coins. En tout cas, pour le dîner, c’est avec plaisir. Le temps de me changer et j’arrive.
Une sonnerie retentit. Charles vit Chloé poser son pinceau dégoulinant de peinture à l’équilibre sur le coin du canapé non protégé. Misère ! Il se précipita pour amortir les dégâts pendant que Chloé regardait l’écran de son téléphone.
— Désolée, dit-elle, mais il faut que je prenne. Allô ?… Oui, c’est moi, répondit-elle à son interlocuteur. Vous êtes sûr ? dit-elle encore d’un ton plus appuyé tout en faisant un signe à son visiteur qui s’apprêtait à partir. Très bien, j’arrive, conclut-elle.
Elle glissa, pensive, le téléphone dans la poche arrière de son jean.
— Le commissariat, dit-elle, à l’adresse de Charles, resté sur le pas de la porte. C’est le maire.
— Le maire ? répéta Charles, surpris.
— Oui, répondit Chloé. Il parait qu’il est mort.
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