Une Affaire en Cours ― 3 ―

 

Appuyée sur le capot de sa Clio blanche, le regard au loin, Chloé attendait Charles Meunier qui lui avait demandé de l’attendre devant la maison, le temps pour lui de se changer.

Le coin semblait parfait, même si elle craignait un peu de se retrouver dans un endroit aussi reclus. N’était-elle pas une fille de la ville, née dans des paysages cimentés, agrémentés çà et là de quelques arbres coincés entre deux immeubles ? Elle se demanda si elle était vraiment apte à supporter la solitude des grands lieux silencieux, où l’on se retrouvait face à soi-même, sans artifices, si différents de ceux qu’elle avait fréquentés par le passé, emplis de bruits qui rassuraient. Pourtant elle avait fait son choix. Elle n’était plus seule et Sophia grandissait. La ville était trop dangereuse. Ici, tout irait bien.

Charles Meunier s’était montré avenant. Elle avait un peu craint la rencontre. L’ex-commissaire avait une réputation. C’était un flic hors normes. Mais Chloé ne savait pas si le personnage était du genre à s’en gargariser. Il apparaissait finalement que non. L’homme avait l’air simple, sans prétention. Elle songea à l’un de ses futurs collègues, qu’elle avait rencontré, qui semblait être tout le contraire. Mais enfin, elle s’y attendait plus ou moins. Flic. Un métier pas toujours facile pour une fille. Et puis on disait d’elle qu’elle était jolie. Elle ne savait pas. On ne lui avait jamais appris à se regarder. Elle ne voyait d’elle que cette fillette dont on se pressait de se débarrasser dès que les vacances approchaient. C’était sans doute normal. Normal que des parents souhaitent la tranquillité. Un enfant, c’est source de bruit, c’est trop exigeant. Jusqu’au jour où elle avait compris.

Elle aspira une longue bouffée d’air, puis expira lentement. Oui, le coin était vraiment beau. Il lui plaisait. Elle n’était pas tout à fait novice. Elle avait quand même appris à regarder les arbres quand, l’été, on la menait chez ses grands-parents. Ce n’était pas si terrible que cela. Bien sûr, il y avait les cahiers de vacances, qu’elle détestait. Une idée tenace de son inflexible de père. Elle devait s’appliquer sous l’œil sévère de sa grand-mère qui s’affairait parallèlement à ses fourneaux. Heureusement, il y avait le grand-père. Lui, il était gentil. Des clins d’œil derrière le dos de celle qui s’était imposée maîtresse des lieux. C’était un faible. Un gentil, mais un faible, n’osant braver le courroux inexplicable de sa femme, on ne savait pas pourquoi elle était ainsi. Un morceau de bois sec. Peut-être avait-elle grandi dans un milieu hostile. Impossible alors d’emmagasiner de la tendresse pour pouvoir ensuite en donner. Alors, le grand-père tentait comme il le pouvait d’apporter un peu de réconfort. Il conduisait la petite sur les sentiers, lui montrait les fleurs sauvages, les pierres, les branches qui se balançaient au rythme de la brise légère. Elle avait entendu le chant du coq au petit matin, la cloche égrener les heures dans le silence et senti la moiteur de l’air. Elle s’était laissée aller aux longues journées solitaires, le nez plongé dans des lectures, perchée dans le noyer du jardin ou recluse dans la petite chambre tapissée de vieux papier peint. Tout cela avait créé malgré tout un parfum de nostalgie qui revenait parfois quand elle se retrouvait face à des lieux semblables.

Ce poste, Chloé l’avait souhaité. L’avait attendu. Lorsqu’elle avait su qu’on avait besoin de quelqu’un dans ce coin perdu de la France, elle avait aussitôt demandé une mutation, priant pour qu’on la lui accorde.

 *

La porte s’ouvrit. Elle vit Charles Meunier légèrement penché sous le linteau assez bas de la maison, un sourire sur les lèvres, lui faisant signe d’entrer. L’ex-commissaire se révélait beau. Le vagabond s’était mué en un homme de caractère dégageant une incroyable élégance. Chloé comprit pourquoi l’homme emportait les imaginations. Songeuse, elle pénétra à son tour dans la maison.

La pièce était sobre, ce qui ne ternissait en rien le charme de la demeure. Les pierres apparentes courraient tout le long des murs. Chloé détailla la cuisine, la table en chêne entourée d’un banc et de chaises, le comptoir de bois séparant le salon, la table basse, le canapé qui semblait confortable et moelleux, les deux fauteuils de cuir aux accoudoirs un peu élimés, la cheminée au foyer ouvert, exhalant encore des odeurs de cendre.

— C’est joli, dit-elle simplement en approuvant de la tête. Et cela englobait cette sensation de chaleur qui se dégageait de l’intérieur. Mais, s’étonna-t-elle en désignant l’âtre, vous faites encore du feu en cette saison ?

— Oui, répondit Charles. Les murs sont si épais que, même en été, l’intérieur reste extrêmement frais. Et j’avoue que j’aime regarder les flammes danser. Je ne m’en lasse pas. C’est mon activité préférée en soirée : le silence, et les crépitements…

Charles se tut un instant. Puis il reprit :

— La maison appartenait à mes parents. J’en ai hérité à la mort de mon père. Je l’ai pas mal aménagée, tout d’abord en cassant le mur de la cuisine… J’aime aussi les grands espaces, expliqua-t-il avec un sourire.

Il prit une clé sur un tableau et invita la jeune femme à sortir.

— C’est un ancien corps de ferme, poursuivit-il, tandis qu’ils marchaient. Mon grand-père y était agriculteur. Vous voyez ces grands champs, tout là-bas ? Les vaches y paissaient en toute sérénité. Je me rappelle encore l’étable, l’odeur puissante. Petit, je passais beaucoup de temps ici. J’aimais me percher sur le garde-boue du vieux tracteur que mon grand-père sortait parfois. J’aidais à nourrir les bêtes ou à les mener au champ. En guise de récompense, j’avais droit à un verre de lait fraîchement sorti du ventre chaud de Douchka. Oui, expliqua Charles, c’était le nom que j’avais donné à ma préférée. Son regard était doux, bordé de longs cils soyeux qu’elle laissait délicatement retomber dès que j’approchais pour lui caresser le museau.

Chloé observa le profil de l’ex-commissaire, perdu dans un recoin ensoleillé de son passé. Meunier est parfois un peu poète, l’avait-on prévenue. À croire que la poésie était une extravagance.

— La ferme du Meilhant… demanda-t-elle, c’est quoi l’origine de ce nom ?

— Aucune idée, répondit Charles. Ça s’appelait déjà ainsi au temps de mon arrière-grand-père, ça remonte à la construction de la ferme, j’imagine. J’avoue que je ne me suis guère posé la question.

Il s’arrêta devant une porte.

— C’est ici, dit-il, en tournant la clé dans la serrure. Vous voyez, la maison est faite d’un bloc, mais vous serez quand même indépendante. Les murs sont épais. On n’entendra rien, rassurez-vous. Et vous non plus, de votre côté.

La jeune femme s’avança. L’appartement était un peu plus grand que ce qu’elle avait imaginé. Deux chambres. Une salle de bains plutôt spacieuse. Une cuisine, déjà équipée de quelques étagères et meubles de rangement… Cela ferait parfaitement l’affaire, pour le peu qu’elle avait à rapporter… Après le décès de celle qui l’avait élevée envers et contre tout, elle avait tout vendu : les meubles, les divers objets que son père leur avait généreusement laissés quand il était parti vivre sous d’autres cieux, avec une femme plus jeune et plus à son goût. Il avait bazardé leur vie, Chloé avait bazardé les souvenirs.

Après avoir fait le tour des pièces, Chloé revint vers Charles.

— C’est parfait, fit-elle en approuvant de la tête.

Elle sembla hésiter.

— Cependant, dit-elle encore, il faut que je vous précise que j’ai une fille. Elle a neuf ans. Est-ce que cela pose un problème ?

— Pas le moindre, répondit Charles après un bref silence, surpris d’apprendre que la jeune femme avait déjà un enfant. Comment s’appelle-t-elle ?

— Sophia. En revanche, il faudra que je trouve quelqu’un pour les trajets scolaires et pour veiller sur elle lorsque je serai absente. J’espère que cela ne vous dérange pas…

— Ne vous inquiétez pas, la rassura Charles. Et puis, vu que vous êtes nouvelle, je pourrai vous aider à ce sujet. Je connais beaucoup de monde à Saint-Farrot. C’est bien le diable si vous ne trouvez pas chaussure à votre pied.

 *

Après la visite, Charles avait invité Chloé à prendre un thé – ou un café ? comme vous voulez – pour faire plus ample connaissance. La jeune femme s’installa sur le canapé tandis qu’il mettait en marche la bouilloire. Il revint avec des tasses et une jolie boîte ronde où étaient disposés des sachets de thé aux arômes particuliers. Chloé le regardait faire, observant en silence les gestes lents du commissaire.

— Vous acceptez de me louer votre logement, dit-elle au bout d’un moment, mais vous ne me connaissez pas, après tout.

— Oh, vous savez, répondit Charles en s’installant dans l’un des fauteuils, le métier aide. Et puis, je l’avoue, ajouta-t-il après quelques secondes, j’ai toujours mes antennes au commissariat. Un petit coup de fil pendant que vous m’attendiez m’a suffi pour me faire confirmer que vous êtes bien ce que vous affirmez.

— Je vois. Le doute, toujours le doute.

— Oui.

— Et votre femme, elle n’a pas son mot à dire ?

— Anou ? Bien sûr. De toute façon, elle me fait totalement confiance. Je suis sûr que vous allez lui plaire. Le flair… Il effleura d’un doigt le bout de son nez.

— Vous n’allez pas me présenter ?

— Si. Discutons un peu, je vous emmènerai ensuite à son atelier.

— Que fait-elle ?

— Elle peint.

— Une artiste ?

— C’est un terme qu’elle n’aime pas. Je ne sais pas pourquoi. Elle passe de longues heures devant ses toiles qu’elle recouvre de couleurs fluctuantes. Elle expose. Elle donne. Elle pourrait vendre.

— Une artiste, donc…

— Pour ma part, je pense que oui, répondit Charles. Mais parlons de vous, Lieutenant Beaulieu. Êtes-vous certaine de vouloir venir habiter cet endroit quasi désertique ?

— Pourquoi ? Je n’en ai pas l’air ?

— Vous savez qu’ici on entend le silence à longueur de journée. Cela peut déstabiliser quand on n’est pas habitué.

— Et vous ? Cela vous déstabilise ?

— Parfois. Il est des nuits où l’on se pose des questions. Surtout lorsque l’on a touché l’obscurité. Où étiez-vous avant ?

— Paris.

— Homicides ?

La jeune femme secoua la tête.

— Proximité, maintien de l’ordre, dit-elle, résumant les longues heures passées à discuter, faire entendre raison, rester ferme, montrer les dents, ne pas se laisser marcher sur les pieds, persuader, amadouer, trancher.

— Votre choix ?

— Pas vraiment, mais j’avoue que ce ne fut pas inutile et pour tout dire plutôt intéressant.

— Un avant-goût.

— En quelque sorte, répondit Chloé, qui suivait parfaitement les pensées de celui qui n’avait pas été commissaire pour rien.

Charles hocha la tête d’un air entendu tout en se demandant ce que la jeune femme pouvait quand même espérer trouver ici, au beau milieu de la France. 

Le silence s’était naturellement installé. Ni l’un ni l’autre ne semblaient plus avoir envie de le combler.

C’est ce moment d’intervalle que choisit Malika pour faire son apparition. Elle s’était faufilée par la porte restée entrouverte et s’était assise sur ses pattes arrière observant patiemment l’intruse qui discutait, tentant de savoir s’il s’agissait d’une invasion ou d’une simple visite de courtoisie. Son intuition féline lui soufflait qu’il s’agissait probablement de permanence.

Très bien. Pourquoi pas ? Mais avant, il lui fallait s’assurer que l’humaine avait les qualités requises pour vivre ici. Elle se mut élégamment en direction de Chloé, puis sauta sur le canapé et planta ses deux yeux verts doux comme le printemps dans ceux de la nouvelle venue. Toutes deux restèrent ainsi quelques secondes à se dévisager, jusqu’à ce que Malika semblât décider que l’examen était probant. L’humaine pouvait rester. Elle s’allongea de tout son long et enclencha aussitôt son ronronnement.

— Je vous présente Malika, dit Charles, qui avait observé avec curiosité l’échange muet des regards. Puis, croisant ses doigts qui vinrent tapoter ses lèvres, il revint à leur conversation.

— Comment se porte le commissariat, demanda-t-il ? Vous avez fait la connaissance de vos futurs collègues ?

— Certains, oui. Le Commissaire Champlain, les brigadiers Voisenon et Duchemin et…

Elle s’interrompit.

— Adélard Pelletier… compléta Charles comme si cela tombait sous le sens.

— Exact. Une brute assez épaisse, on dirait.

— C’est une façon de dire, confirma Charles dont la lèvre amusée s’était légèrement soulevée devant cette définition, qui somme toute n’était pas fausse.

Il haussa les épaules.

— Je crains, hélas, qu’on ne puisse plus rien pour lui.

— C’est quoi son problème ?

— Une femme infidèle, une mère indifférente, un prénom pioché au hasard pour régler au plus vite une histoire indésirable. Il n’en faut pas plus pour mettre un homme en guerre contre le genre féminin. Ce n’est pas contre vous personnellement, c’est contre vous globalement. Si vous avez le moindre problème, ajouta-t-il après réflexion, parlez-en à Champlain. Je le connais un peu, c’est un homme juste et droit.

Chloé leva vers Meunier un regard surpris.

— Je peux m’en sortir seule ! répliqua-t-elle.

— Je n’en doute pas, répondit celui-ci, toujours amusé.

Chloé observa l’ex-commissaire qui sirotait tranquillement sa tasse de thé. Elle imagina l’homme au travail, dans les affaires plus ou moins complexes, qui pouvaient parfois vous faire chuter.

— Ça ne vous manque pas tout ça ? demanda-t-elle.

Charles leva le sourcil, interrogateur.

— Les prémices de l’enquête, poursuivit-elle, l’action, l’excitation, les moments cruciaux, où tout est sur le point d’aboutir…

— Au début, dit Charles avec un geste évasif de la main. Et puis, avec le temps, je me suis trouvé d’autres occupations. À présent, je m’assois sur des bancs.

Après un moment de silence dans lequel il se projetait sans doute dans le passé, il se leva :

— Si nous allions retrouver Anou ?

 

 

 

 

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