Après avoir dépassé le panneau indiquant « La ferme du Meilhant », Chloé s’était garée devant la maison puis avait sonné à la porte mais personne n’avait répondu. Elle avait alors fait le tour et découvert un petit chemin qui menait vers ce qui ressemblait à un jardin.
Chloé s’avança vers les poteaux reliés entre eux de fils de fer le clôturant. Le petit chemin qu’elle avait emprunté était encombré par les ronces. Elle leva les yeux vers le soleil qui reflétait ses rayons sur la cime des arbres, pour finir leur course sur un sentier qui disparaissait plus loin, dans les bois. On lui avait dit que l’endroit était un peu isolé, c’était le cas de le dire. Pas âme qui vive aux alentours. À part des oiseaux, des lapins, des chats errant… N’était-ce pas un peu trop calme ? Ses yeux firent le tour du jardin qui s’offrait à ses yeux et s’arrêtèrent sur une forme prostrée dans une allée. Un homme agitait des feuillages.
— Monsieur Meunier ? appela-t-elle, Commissaire Meunier ?
L’homme se retourna puis se releva lentement. La surprise se lisait sur son visage. Chloé observa la silhouette, au loin, la stature longue et droite, encore fine, les cheveux grisonnant, la chemise froissée, le pantalon de toile dont les bas retombaient mollement sur des chaussures épaisses et boueuses… Elle se demanda si celui qui lui faisait face n’était pas le jardinier de service, ou alors un vagabond venu se servir dans le jardin du commissaire. Ce n’était pas l’idée qu’elle se faisait de l’homme qui avait définitivement assis sa célébrité après qu’il eut bouclé sa dernière enquête. Au début, une routine, des dealers à la semaine, une bagarre, un mort. Puis, avec beaucoup de finesse, beaucoup d’adresse, au final le démantèlement d’un réseau international de trafic d’héroïne que toutes les polices du territoire se disputaient. Un coup mémorable. L’histoire s’était ensuite transposée de commissariat en commissariat, et la tête du commissaire s’était ancrée dans les esprits, dans un sens ou dans un autre, selon qu’on l’enviait ou qu’on le jalousait.
Charles Meunier s’avança, comme pour confirmer son identité, détaillant de ses yeux de flic dont il n’avait pas réussi à se séparer la jeune femme qui l’avait interpellé. Grande et mince. Les cheveux courts. Noirs, comme toute sa tenue. Un pantalon moulant de longues jambes, des bottines à semelles compensées, un débardeur serti de manches ajourées sous lesquelles on devinait, gravé sur la peau, un tatouage qui s’étendait visiblement sur une bonne partie du bras. À part cela, jolie, athlétique, des yeux clairs dont la teinte oscillait entre le brun et le vert sans que l’on sache exactement quelle couleur dominait l’autre, et qui donnait à son regard comme un air de mystère lui rappelant Malika, la chatte de gouttière qu’il avait recueillie toute jeune, famélique et miaulant à fendre l’âme. La chatte s’était depuis incrustée en maîtresse des lieux, apparaissant au gré de ses envies. Charles s’y était attaché. Le soir, Malika sautait sur le canapé, patounait le vieux plaid de mohair mis à sa disposition, puis s’installait confortablement. Tous deux contemplaient alors longuement le feu danser dans la cheminée.
— Je suis Charles Meunier, dit celui-ci, ex-commissaire, précisa-t-il en se plantant devant la jeune femme. Que puis-je faire pour vous ?
— On m’a dit que vous aviez un appartement en location.
— On… ? fit le commissaire.
La jeune femme eut un semblant de sourire et secoua la tête.
— Excusez-moi, dit-elle, bien qu’elle ne semblât pas particulièrement désolée, je ne me suis pas présentée. Lieutenant Chloé Beaulieu, je dois prochainement intégrer le commissariat de Saint-Farrot.
— Je comprends mieux, en effet, dit Charles sans montrer sa surprise. La fille n’avait pas particulièrement l’air de quelqu’un qui avait rejoint le corps de la police. Il l’aurait plutôt vue dans une profession où le conformisme n’était pas de rigueur. Insoumission, provocation, rébellion se livraient bataille dans son allure et dans l’océan de ses yeux clairs, les recouvrant d’un voile sombre.
— J’ai été mutée, poursuivit la jeune femme. Je dois prendre mes fonctions début juillet et je recherche un endroit où loger. C’est le brigadier Duchemin qui m’a parlé de vous.
Charles hocha la tête. Oui, il connaissait Aurore Duchemin. Un bon élément. Studieuse. Tenace.
— Il est possible, en effet, que nous ayons quelque chose, dit-il, prudent. Il s’agit d’une petite dépendance située à l’extrémité de la maison. Bien qu’elle possède sa propre entrée, nous habitons néanmoins tout près et la cour est commune.
— Peu importe, dit Chloé en haussant les épaules. Je recherche le calme. Le coin semble idéal.
Après tout, se dit l’ex-commissaire en faisant fi de ses hésitations, pourquoi ne pas la louer, cette dépendance ? À l’origine, c’était une idée d’Anou. La maison était grande, trop grande pour eux seuls, pourquoi ne pas en proposer une partie à la location, avait-elle suggéré. Charles avait dit oui, pourquoi pas, sans vraiment s’attarder sur cette éventualité.
Et puis, à vrai dire, il était intrigué par la fille et son intuition lui faisait rarement défaut.
L’ancien flic qu’il était avait toujours attaché une grande importance aux premiers contacts. Lors des auditions dont il était en charge, il s’en était toujours remis à ses ressentis, bien qu’on lui eût appris dès le début, alors qu’il sortait de formation, à s’en méfier plus que tout. « Les sentiments n’ont pas leur place dans notre métier, Lieutenant Meunier. Vous l’apprendrez très vite. Méfiez-vous-en comme de la peste. Le sentiment est l’ennemi numéro un qu’il vous faudra dompter pour ne pas tomber dans son piège, celui de la compassion. Or, il ne saurait être question de compassion envers quiconque s’assoit sur la chaise du prévenu, entendu que tout le monde est suspect tant qu’il n’a pas été prouvé le contraire ». Le lieutenant qu’il était alors avait hoché la tête sans se donner la peine d’expliquer qu’il ne s’agissait là nullement de compassion, mais d’empathie. Il n’avait aucune envie d’entrer dans des débats inutiles, entendu qu’il avait toujours fait les choses à sa manière, et que ce n’était pas demain la veille que cela changerait. De là, il était passé commandant, puis commissaire.
Et c’est bien ainsi qu’il avait toujours fonctionné. S’imprégner de l’autre, de ses mots, de ses non-dits, de ses silences. Le laisser se dévoiler, peu à peu. Ne rien précipiter. Le cuisiner, à feu doux, le faire mijoter plusieurs jours, plusieurs semaines si nécessaire.
En dehors de cela, Charles prenait aussi des notes. Il gribouillait dans un petit carnet on ne savait trop quoi exactement. Lors des interrogatoires qu’il menait, du suspect au témoin, la conversation pouvait sembler tout à fait anodine. Et puis, perplexe, on le regardait se pencher tout à coup sur son carnet pour écrire des bribes de phrases, qu’il faisait répéter, comme pour s’assurer qu’il en avait bien saisi le sens, qu’il soulignait parfois ou encerclait, alors que rien de particulier n’avait pourtant été dit, en tout cas rien qui semblât avoir un lien avec l’affaire en cours. Mais pour Charles Meunier, les mots avaient un sens bien précis. Et au bout du compte, ils avaient en réalité tout à voir avec l’affaire.
Au bout de quelque temps — selon que l’affaire était plus ou moins coriace —, s’il estimait que le carnet était suffisamment rempli, Charles s’isolait alors pour se concentrer sur les mots jetés pêle-mêle dedans, comme les pièces d’un puzzle éparpillées aux quatre vents. Après un moment suspendu dans le temps, il reconstituait ensuite le puzzle tout entier, sous l’œil étonné, sceptique ou admiratif, de ses subordonnés tout comme de ses supérieurs qui regardaient ses méthodes, de près ou de loin, avec un haussement d’épaules, un geste las ou la plus grande attention.
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