Charles Meunier était dans la serre, penché attentivement sur les rangées de tomates qu’il avait vu grandir et qui semblaient très prometteuses. Celles-ci étaient rouges, charnues, bien fermes.
Charles aimait redécouvrir tous les matins son jardin, cet espace qu’il avait façonné de ses mains noueuses tout d’abord gauches, mais qui, à force de persévérance et d’espérance, était sorti de la terre, cet endroit paisible où tout prenait tranquillement le temps de grandir : oignons et graines de fleurs, fruits et légumes, enfouis dans le creux des sillons qu’il avait préalablement tracés.
Alors que le jour était à peine levé, il se dirigeait vers la petite maison de pierre jouxtant le jardin, dans laquelle se trouvaient alignés contre le mur : binettes, fourches, bêches, râteaux, et sur les étagères, soigneusement rangés, les petits outils glanés au fil du temps et de sa constance : sécateurs, serfouettes, transplantoirs, ainsi qu’une multitude de pots de terre ou de plastique, s’entassant les uns sur les autres jusqu’à former des colonnes interminables semblables à des tours de Pise vacillant dangereusement. La vieille brouette, rouillée mais fidèle, attendait dans un coin, ainsi que deux arrosoirs qui semblaient s’affronter en duel. Des boutures diverses se serraient les unes les autres sur une vieille porte de bois posée à même deux tréteaux, faisant office de plan de travail.
Charles enfouissait alors ses pieds dans ses chaussures de jardin soigneusement rangées tout à côté de l’entrée, puis se dirigeait vers les allées de terre où, selon les saisons, les légumes et les fruits en gestation mijotaient doucement ou s’épanouissaient en pleine floraison. Il contemplait un moment les carrés soigneusement délimités, puis allait s’asseoir sur le vieux banc de bois, face à l’horizon où se levait le soleil, parfois jaune, parfois rouge, dessinant tout au loin des pays imaginaires dont il ne se lassait pas. Il restait ainsi de longs moments, se perdant dans l’instant, sous la douceur des rayons lumineux.
Charles était en repos, comme il aimait à le dire, d’une longue carrière passée dans la police. Ancien flic, — lieutenant, commandant puis, de fil en aiguille, commissaire — il trouvait désormais une sorte de répit dans ce rituel matinal. À l’heure de la retraite, il n’avait pas ressenti l’envie de fuir, comme beaucoup de ses collègues l’avaient fait, vers des endroits où le ciel était permanemment bleu, dans l’espoir que la folie longuement côtoyée y fondrait comme la neige sous les rayons du soleil. Car Charles le savait, on n’oublie pas. Même sous le soleil éternel, il fallait faire avec le monde sombre des hommes, celui que le vice et l’absurde gouvernent à toute heure et sans répit. Les preuves s’étalaient encore chaque jour dans les colonnes des journaux et dans la bouche avide des médias. Elles n’avaient pas de frontières. Charles, lui, avait appris à regarder au-delà. Il savait à présent qu’il existait un autre endroit, il le voyait par instants, et cela le soulageait à l’intérieur.
Cette nouvelle façon de voir les choses, il la devait à Anou. Encore dans l’exercice de ses fonctions à ce moment-là, il l’avait rencontrée dans la salle d’attente du commissariat, ce jour-là en effervescence on ne savait pas pourquoi. Anou y patientait, le visage marqué, sans vraiment regarder autour d’elle, perdue au milieu des gens triturant leur téléphone portable, surveillant des gosses piaillant d’impatience, ou alors plongés dans des lectures de gare ou dans des pensées molles et grises.
Charles, qui voyait tant et tant de douleurs, qui tentait de recoller des pièces dont la pourriture ne permettait plus de les assembler correctement, qui regardait parfois jusqu’au fond des égouts, s’était avancé vers elle, l’avait embarquée dans son bureau sous l’œil jaloux des autres qui attendaient depuis des siècles.
Ensuite, ils s’étaient revus. Un peu par ci, un peu par là. Un petit café dans un bistrot, une promenade sous les tilleuls, un dîner au restaurant. Leurs fêlures n’étaient pas les mêmes, mais elles se complétaient. L’un avait sauvé l’autre, et réciproquement.
Dix heures avaient sonné au clocher de l’église. Une chaleur moite envahissait la serre. Charles avait eu un peu peur, à cause de cette pluie tombée tout le mois de mai. Il ne manquerait plus que les tomates soient victimes de cette maladie, comment s’appelait-elle déjà ? Opium… quelque chose comme ça… Non. Oïdium. Cela lui revenait. Au fond, c’était du pareil au même. De la poudre blanche et néfaste. Espérons que l’été ne soit pas trop humide, pensa-t-il. On n’était qu’à la mi-juin, mais, avec toutes ces saisons qui n’en faisaient qu’à leur tête, on ne savait plus trop de quoi demain serait fait.
Charles sortit de la serre et poursuivit son tour de jardin, inspectant du regard les plants, les feuillages des légumes et des fleurs, s’approchant de-ci de-là vers quelques taches suspectes. Il se penchait avec précaution. Depuis un moment déjà, son dos faisait des siennes. De l’arthrose, Charles, avait dit avec un grand sourire le docteur Perruche, médecin de la famille qui le suivait depuis qu’il était adolescent, de l’arthrose, simplement. Bienvenue au club, mon vieux.
Perruche était humoriste et éternel.
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